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michetonnage

  • DU MICHETONNAGE À LA PROSTITUTION UBERISÉE

    Emmanuel Meunier, éducateur diplômé en anthropologie
     
    Michetonnage et risque prostitutionnel

    À partir des années 2010, des professionnels du social, de l’éducatif et du sanitaire ont constaté le développement de conduites à risques pré-prostitutionnelles chez des mineures, en particulier dans les quartiers populaires (Gil, 20121 ; Meunier, Raynal, 20162 ; Raynal, 20163 ; ACPE, 20174). Ces adolescentes s’auto-désignent comme « michetonneuses » et refusent d’être assimilées à des « prostituées », même si les transactions économico-sexuelles dans lesquelles elles s’inscrivent relèvent bien du champ prostitutionnel. Manière sans doute de dénier le sordide, de sauver la face et d’éviter de tomber plus bas encore. Manière aussi de souligner que les transactions économico-sexuelle qu’elles pratiquent ne sont pas des actes sexuels tarifés et répétés. La michetonneuse prétend, en effet, « séduire », « choisir » et « exploiter » des « pigeons », qu’elles rencontrent via des réseaux relationnels ou des réseaux sociaux. Reste que le michetonnage, comme conduite pré-prostitutionnelle, expose non seulement à des risques sanitaires, sociaux et à des violences, mais aussi à un « risque d’entrer dans la prostitution : ce risque est accru dans les contextes d’errance et de fugue » (Meunier, Raynal, 2016 : 11).

     

    Le Dr Jean Lacassagne et Pierre Devaux, auteurs, en 1928, d’un « dictionnaire du Milieu », définissaient le michetonnage comme le fait, pour une prostituée, de « chercher des clients dans la rue ou dans un café », à une époque où la prostitution était réglementée par l’ « institution » des maisons closes. Le michetonnage de Lacassagne et Devaux était le prodrome de la « prostitution de rue » qui allait s’imposer après la fermeture des maisons closes en 1946.

    On peut se demander si la « michetonneuse » contemporaine, qui rencontre ses clients via des réseaux sociaux, ne nous annonce pas l’avènement d’une prostitution « ubérisée » : une prostitution repliée sur des espaces virtuels et privatifs et, par conséquent, adaptée à la gentrification de l’espace urbain et à l’intolérance croissante vis-à-vis des prostituées qui grèvent, par leur présence visible dans l’espace public, la valeur foncière des biens immobiliers. Et déjà, les services socio-éducatifs comme les services de répression constatent l’émergence d’un « proxénétisme des Cités », c’est-à-dire la structuration, dans les quartiers populaires, d’une prostitution qui met en relation mineures et clients, via des sites d’annonces sur Internet.

    Errance, fugue et souffrance psychosociale des jeunes filles des quartiers populaires

    Les conduites pré-prostitutionnelles adolescentes sont étroitement liées aux phénomènes des fugues adolescentes et à un besoin d’échapper à l’emprise familiale et à celle des quartiers. La sociologue Katia Baudry (20175), observe que le michetonnage se développe dans le contexte de précarité des quartiers populaires. (Certes, des jeunes filles issues des classes moyennes michetonnent elles aussi, mais ce sont bien souvent des jeunes filles socialisées au contact de la jeunesse des quartiers populaires et qui vivent dans des quartiers « rurbains » et pavillonnaires limitrophes de Cités). Les jeunes filles qui s’engagent dans le michetonnage ont généralement grandi dans un environnement marqué par un « modèle familial fragilisé » : un seul parent avec des enfants ou un couple avec de nombreux enfants ; « avec un capital économique faible ; au chômage ou occupant des emplois précaires ; un faible capital culturel au regard de la société dominante ; faiblement diplômé ; repliée sur lui-même ou sous l’emprise de la communauté. Dans ce modèle fragilisé, l’adolescente est beaucoup plus impliquée et a un rôle de soutien à la fonction parentale » (idem : 473). La famille attend de la jeune fille qu’elle soit un soutien économique, qu’elle tienne une place de « seconde maman » auprès des jeunes frères et sœurs et qu’elle soit un relais dans les démarches administratives. La jeune fille subit une forte pression à réussir une scolarité courte : « Les parents ne maitrisent pas suffisamment les logiques et les exigences scolaires pour accompagner leur enfant dans leur carrière scolaire. Le choix d’études courtes et donc vers la voie professionnelle s’explique, entre autres motifs, par la précarité familiale et la pauvreté relationnelle poussant l’adolescente à entrer plus vite dans le marché du travail afin de gagner de l’argent plus rapidement pour elle et en tant que soutien familial » (idem : 502).

     

    L'absence de figure paternelle rassurante est fréquemment observée : « la précarité, les addictions (alcool…), la violence, les logements exigus… engendrent des conflits, des tensions intrafamiliales. La précarisation économique et la précarisation relationnelle se renforcent, l’une étant susceptible d’entrainer l’autre » (idem : 473). Le plus souvent, elles n’ont pas de grand frère doté d’un « capital guerrier » suffisant pour assurer leur « protection » dans la Cité et s’assurer qu’elles seront « respectées ».

    Ces jeunes filles étouffent aussi sous le poids de modèles traditionnels qui les poussent à chercher des échappatoires hors de la famille et de la Cité. « Les parents exercent une surveillance accrue et limitent leur autonomie afin « de les protéger des risques liés à la sexualité […] de limiter l’activité sexuelle des filles ». Il s’agit de préserver l’honneur de la famille à travers l’image de la fille » (idem : 490). La jeune fille subit aussi, sur son quartier, un contrôle social genré : « Elle est constamment sous le regard et au contact de pairs donc sous les feux de leur évaluation permanente. Le risque pour l’adolescente est de voir son intimité, sa vie personnelle dévoilée et connue de tous et d’être dans un partage involontaire d’informations personnelles. Dans ses déplacements, dans ses rencontres, l’adolescente diffuse des informations qui sont par la suite interprétées » (idem : 593). Le michetonnage apparait comme un moyen d’esquiver la famille et la Cité. Apprendre à séduire des hommes argentés, permet de financer des escapades vers les centres-villes qui garantissent l’anonymat, ou encore de financer la location d’une chambre à l’occasion de fugues. Le michetonnage n’est pas associé, dans leur esprit, à une prostitution dépréciative : c’est plutôt la rançon d’une forme de « liberté ».

    Le michetonnage, capital beauté et illusion de réussite sociale

    L’idée qu’une sexualité « libre » et « débridée » puisse être un levier d’accès à une forme de bonheur est bien loin de contredire le discours social dominant ! Pour des jeunes filles en souffrance, et souvent psychiquement indisponible pour les investissements scolaires, le michetonnage devient promesse de « réussite » sociale. Le choix se résume pour elles à « réussir grâce à son capital beauté versus réussir de manière traditionnelle grâce à son capital scolaire » (idem : 575). Comme l’observe l’anthropologue Pierre-Joseph Laurent, « la beauté peut être considérée comme un type de capital qui devrait faciliter la mobilité sociale » (2010 : 4636), car « la beauté, dans son essence même, possède la capacité de corrompre les hiérarchies sociopolitiques. Il en résulte qu’elle n’est pas un simple capital mis au service de la distinction ou de la reproduction des rapports sociopolitiques […] La beauté fonctionne aussi comme un talisman grâce auquel il est possible de franchir certaines barrières sociales » (idem : 471-4727). L‘illusion de la réussite sociale grâce au « capital beauté » est en phase avec les productions « culturelles » de la société postmoderne. Ces jeunes filles sont imprégnées par les codes du luxe et de la publicité. Elles se reconnaissent dans les très jeunes mannequins hypersexualisés des magazines, qui exercent leur pouvoir de « fascination » en condensant l’ « idéal de pureté » de la « femme-enfant » et l’ « idéal de puissance » de la femme « sexuellement libérée ».

     

    Les clips de rap et les émissions de téléréalité « contribuent à la création d’un idéal féminin accepté et intégré par les adolescentes d’autant plus que ces modèles sont majoritairement « black », dans le milieu de la musique [...]. On constate la présence de stéréotypes comportementaux des femmes s’apparentant soit aux clichés de la femme « bimbo », soit à ceux de la partenaire idéale (ou idéalisée). En effet, plusieurs concepts d’émissions se fondent sur l’assujettissement d’un groupe de femmes à la sélection drastique d’un jeune célibataire les jugeant sur des critères mêlant esthétisme et docilité » (idem : 575). « Des filles en grande fragilité et à la recherche de reconnaissance, poursuit K. Baudry, trouvent dans ces émissions les ingrédients pour se construire une identité en adéquation avec un monde irréel qu’elles tentent de transposer dans la réalité, les michetonneuses en sont un exemple. Elles apprennent les codes de la séduction, la manipulation de l’homme, en jouant de ses atouts physiques… » (idem : 576). Ces émissions sont des programmes d’ « éducation sentimentale » centrés sur l’apprentissage de l’ « art » de satisfaire les désirs de dominance masculins. « Art » dans lequel elles se perfectionneront grâce à ces « tutos » accessibles depuis n’importe quel portable que sont les films pornographiques mis en ligne sur Youporn, XVideo, XHamster, Pornhub… Le sentiment d’être « bonne », d’être « compétentes » pour séduire et procurer des « bienfaits » sexuels, génère l’illusion d’acquérir un « pouvoir » sur les hommes.

    Identification, estime de soi et lutte contre la dépressivité

    La michetonneuse s’identifie à des « modèles » idéalisés, à des « stars » comme Kim Kardashian, Beyoncé, Rihanna, Nabila ou Zahia (Ardid, Hubert, 20178). Des femmes sexy, riches, transgressives et puissantes, qui contrôlent leur carrière, leur argent, leur communication… et qui « hypnotisent » les hommes grâce à leur puissance de séduction. Derrière les illusions du « girl empowerment » et du « pop féminisme », se « perpétuent les clichés sexistes, car elles [ces « stars » hypersexualisées] ne réussissent et n’existent que parce qu’elles sont désirables aux yeux des hommes. Chez les adolescentes, en difficultés scolaires, familiales, celles-ci ne perçoivent ces modèles que comme une autre voie de réussite à emprunter plus simple car plus rapide et immédiate par rapport aux longues études n’aboutissant pas forcément à du travail. D’autre part, ces adolescentes n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir. Elles estiment ne pas avoir le capital intellectuel suffisant pour réussir. Elles vivent dans l’instant présent » (idem : 578). Le michetonnage est en accord avec la société postmoderne qui promeut une culture de l’immédiateté (culture qui bat en brèche la « culture du projet », culture qui est celle de l’école, qui affirme que la réussite est au bout de l’effort). Cette culture de l’immédiateté est en outre adaptée à la culture des précaires qui ont intégré que toute projection dans l’avenir est vanité. Ces « adolescentes de l’immédiateté », observe Katia Baudry, « sont toutes connectées H24 grâce au téléphone portable. […] Vivre dans le présent est aussi une réalité familiale. Des familles éprouvent des difficultés financières les empêchant de se projeter et d’assurer un avenir sécure et certain pour les adolescentes. Les fins de mois sont difficiles. Chaque jour est un combat pour subvenir aux besoins primaires de la famille » (op.cit. : 566).

     

    Le michetonnage est, pour ces jeunes filles, un espace de mise en scène de soi narcissisant, aussi enivrant qu’aliénant. Elles se rêvent en « bimbos » vénales, aussi habiles à détrousser les pères de familles libidineux (« la belle qui rend bête ») qu’à dompter les « bad boys » (« la belle qui dompte la bête »). « T'as la chute de rein / Qui cause la chute sur le terrain / Des mauvais garçons au cœur de lion / Qui deviennent tout mignons, comme un flic seul face à la rébellion » scande le rappeur Rohff dans « Starfuckeuse », un chant qui accommode le mythe de l’ « éternel féminin » au béton des Cités. Le michetonnage procure des états d’excitation grâce aux mises en scène érotisée de soi, grâce aux rapports de force et de séduction avec les hommes, grâce aux usages de substances psychoactives ou aux stress que génèrent les rencontres avec des inconnus (Meunier : 20179). Ces états d’excitation liés à des situations vécues comme « ludiques » et risquées permettent d’exorciser les pensées douloureuses : l’excitation envahit l’esprit et met en standby les pensées qui nourrissent la dépressivité.

    Incise du « sexuel » dans une chaîne de micro-traumas

    Par-delà le plaisir d’imiter les « modèles d’inconduites » (Nahoum-Grappe, 201410) promus par des « stars » hypersexualisés, l’enjeu est donc d’écarter des états angoisses, bien souvent liés à des vécus douloureux. Dans nombre de cas, l’engagement dans les conduites de michetonnage a été précédé par des vécus traumatogènes, par des violences, notamment sexuelles. Mais ce n’est pas toujours le cas. L’anamnèse met souvent en évidence une chaine de micro-traumatismes dans un contexte de grande précarité sociale et affective : enfant témoin de violence conjugale ; enfant marqué par un vécu abandonnique face à des parents démunis et dépressifs, accaparés par le travail précaire ; enfant victime d’humiliation scolaire ; jeune fille faisant l’objet de harcèlement de camarades… Le « sexuel » apparait en incise dans la chaine des micro-traumas : domination masculine sexualisée dans les scènes de violences conjugales ; enfant abandonné et précocement exposé, par la médiation d’une « télé-nounou » et d’un « smatphone-doudou » à des programmes télévisuels glauques et à la pornographie du Net ; adolescente qui tente de restaurer une estime de soi en investissant sa féminité, avec pour conséquence la stigmatisation des pairs qui la condamnent en la qualifiant de « pute » ; institution scolaire qui prend acte de la « mauvaise réputation » et la raye des effectifs promis à la réussite scolaire…

     

    La jeune fille en souffrance devient alors la proie facile de garçons immatures, brutaux et abreuvés de porno, qui exploitent sans vergogne son besoin d’affection : relations sexuelles sordides et sans lendemain dans une cave ou un hall ; humiliation et trahison par la diffusion sur le Net d’un « nude » ou d’une vidéo d’acte sexuel auquel elle aura « consenti » ; chantage affectif pour l’obliger à coucher avec les « copains » qui se pressent pour « croquer »…

    Bien souvent, il n’y a pas de faits que la justice parviendrait aisément à qualifier de viol. Il est plus question d’une sexualisation de vécus traumatiques et d’une entrée dans la sexualité par des pratiques qui anéantissent l’estime de soi. Ce point est d’importance, car il complique la mise en œuvre d’une protection judicaire efficace. Si la jeune fille avait été victime d’un viol dans l’enfance, par un détenteur de l’autorité parentale ou à l’adolescence, par un groupe d’adolescents, la protection serait simple à mettre en œuvre et sa qualité de victime lui serait clairement reconnue. Mais les faits sont souvent incertains, si bien que la jeune fille reste seule, avec un sentiment d’abandon plus amer que jamais.

     

    Une prostitution adolescente entourée d’un silence… religieux

    En général, la société a peu d’empressement à répondre aux souffrances psychosociales des jeunes filles. Au contraire des garçons, qui savent se rappeler aux autorités en extériorisant leur souffrance, en commettant des actes de délinquance hétéro-agressifs, les filles adoptent des conduites à risques auto-agressives, du type scarification, anorexie/boulimie ou conduites à risques sexuelles. Pratiques peu bruyantes, qui témoignent d’une intériorisation et d’une incorporation de la souffrance (Le Breton, 2003 : 3011). C’est d’ailleurs parce que l’on assiste aujourd’hui à l’émergence de micro-réseaux, dit de « proxénétisme des cités », pilotés par des « bad boys », qu’émerge un début de préoccupation sociale pour le phénomène du michetonnage et de la prostitution adolescente. Cet intérêt reste d’ailleurs limité : un documentaire d’Alexis Marant, « Jeunesse à vendre » diffusé le 18 avril 2018 sur France 5, une lettre ouverte de Catherine Champrenault, procureur générale de la cour d’appel de Paris, publiée dans le Parisien le 17 juin 2018 (Champrenault, 201812)…

    Mais le silence tient, peut-être, aussi au fait que l’engagement de jeunes filles des quartiers populaires dans des conduites prostitutionnelles, a quelque chose de « contre-intuitif ». On conçoit certes que la misère sociale puisse les y pousser, mais, nombre d’entre elles, sont… « musulmanes ». Les représentations communes sur les musulmans, sur la pudeur supposée de leurs filles et sur l’ascétisme supposé des salafistes laissent le grand nombre incrédule lorsqu’on relate le développement de ces conduites dans les quartiers populaires. Incrédulité qui prolonge la méconnaissance des paradoxes du discours des salafistes de Cité qui excite un imaginaire hypersexualisé et qui promeut des pratiques d’emprise pudibondes. D’après leurs dogmes, c’est parce qu’hommes et femmes seraient irrépressiblement voués à une sexualité bestiale qu’il faudrait organiser leur séparation stricte.

     

    Dans l’enquête « spotlight » sous la direction de Gérard Davet et Fabrice Lhomme sur l’islam en Seine-Saint-Denis, des enquêteurs ont levé un coin du voile sur la tartufferie des salafistes de Cité. Un enquêteur feuillette les ouvrages en vente dans une librairie islamique de Saint-Denis. Il lit, dans « J’aime mon mari » (de Mahmûd Ibn Al Jamîl aux Editions Al Madina), le « conseil » n°17 que l’auteur donne à sa lectrice : « Le n° 17 ordonne à la femme musulmane de ne pas contrarier son époux : "Satisfait ses désirs". Et l’ouvrage de préciser : "Parfois, l’envie d’approcher son épouse s’empare de l’époux de manière irrépressible. Satisfaire avec empressement le désir sexuel de son époux est très important. C’est un ordre venant du Prophète lui-même" » (2018 : 26-2713). Ghada Hatem, gynécologue et responsable de la Maison des femmes de Saint-Denis (Hôpital Delafontaine) raconte à l’enquêteur : « Le 9-3 vous fait perdre vos repères […]. Comme cette pratique, en vogue, des mariages religieux temporaires pour, enfin, avoir une relation sexuelle. « Depuis cette radicalisation absolue, toutes les choses qui légitiment des trucs méga pervers sont bons à prendre, s’insurge la gynécologue. Les gens vont vous dire : "Je suis religieux, je fais que des choses en accord avec ma religion". C’est une hypocrisie phénoménale » (idem : 75).

    Le « mariage temporaire » ou « mariage de jouissance » (« mut'a » en arabe) est une pratique qui, sous un couvert religieux, rend « licite » la prostitution : l’homme, après un mariage religieux expresse, fait des « dons » à son « épouse », qui lui accorde en retour ses « bienfaits » sexuels, après quoi, il la répudie comme convenu, au terme fixé d’avance de ce mariage en intérim.

    Le discours « permissif » occidental est finalement congruent avec le discours de l’islam acculturé des salafistes de Cités. Les michetonneuses « musulmanes » ont été pré-formatées pour penser la relation homme-femme sous un prisme exclusivement sexuel, autant par les clips de rap que par les exhortations des prêcheurs salafistes. Ce qui distingue la « michetonneuse » de l’épouse « idéale » du salafiste de Cité, c’est que la première se soumet aux désirs irrépressibles de l’homme pour en retirer, ici-bas, des récompenses matérielles, tandis que la seconde s’y soumet pour obéir à un « ordre du Prophète » et en être récompensée par le Très-Haut dans la vie future. La mentalité « michetonnante » est donc « islamo-compatible » avec le salafisme des Cités (mais évidemment pas avec l’islam pratiqué par l’écrasante majorité des musulmans de France).

    Du michetonnage à la prostitution

    La cécité de la société face aux conduites pré-prostitutionnelles se prolonge par la cécité devant le développement de la prostitution adolescente. Le michetonnage devient très problématique dans le contexte des fugues répétées et des usages de substances psychoactives. La conduite pré-prostitutionnelle induit des ruptures avec la famille, l’école et les pairs. La jeune fille se réfugie dans ce que Katia Baudry appelle l’« entre soi » d’un petit groupe de filles, unies par les mêmes pratiques de michetonnage. Groupe qui impose des règles rigides de solidarités et de loyautés, qui sanctionne brutalement les manquements et les trahisons, et qui intensifie les prises de risques (op. cit. : 589s). Les usages de substances psychoactives augmentent, et l’addiction contraint bientôt à se prostituer pour apaiser le manque.

    De là, ces jeunes filles basculent dans la prostitution et se soumettent à des rapports sexuels répétés et tarifés. Quelques-unes parviennent à se prostituer sans rompre avec leur famille. « Ils croient que je suis en CAP coiffure à Carros », raconte Sarah à la journaliste de Nice Matin, Stéphanie Gasiglia. « Pratique, dit-elle. "Comme c'est loin, je peux rentrer chez mes parents vers 20 h, 20 h 30 sans qu'ils se doutent de quelque chose" [...] Sa vie est réglée comme une horloge. "Je pars de chez mes parents à 7 h et j'arrive au studio [où elle se prostitue avec une cousine]. Je redors jusqu'à midi, car la nuit je n'y arrive pas." Sarah est accro aux réseaux sociaux. Et aux vidéos sur YouTube. Elle sourit en touchant ses cheveux - "des extensions" - "Je regarde des tutos coiffures. Comme ça, je peux coiffer ma mère et mes deux sœurs et elles n'y voient que du feu. Elles croient que je suis une pro." » (Gasiglia, 201814).

     

    D’autres s’associent avec des prostituées majeures, qui deviennent, de facto, leurs proxénètes. Elles « engrainent » (entrainent) parfois d’autres filles, souvent plus jeunes, pour renforcer leur groupe. Mais, au bout du compte, elles sont bien souvent contraintes à rechercher la « protection » d’un de ces « bad boys » qu’elles imaginaient d’abord mettre à leurs pieds.

    Des garçons sont disponibles pour prendre en main l’activité. Le michetonnage se déploie en effet dans des quartiers populaires où les micro-réseaux du trafic de rue sont en perte de vitesse, notamment du fait des livraisons de drogue à domicile et d’une lutte de plus en plus violente entre concurrents. Se reconvertir dans le proxénétisme devient tentant pour nombre de dealers. L’apprenti-proxénète peut recruter des filles dans son entourage ou en utilisant une michetonneuse qui lui servira de rabatteuse ou en les contactant sur des réseaux sociaux comme Snapchat ou Instagram. Le proxénète de Cité peut mobiliser le réseau relationnel qu’il s’était constitué dans les trafics (ses « collègues » dealers et ses clients usagers de drogues) pour créer sa clientèle. Il pourra utiliser des caves ou des squats déjà sous le contrôle du trafic pour organiser les rencontres. Mais des affaires à l’instruction ou récemment jugées (Beaulieu, 201815 ; Pascual, 201816 ; Leclerc, 201817) mettent au jour des formes organisations plus sophistiquées où le proxénète mobilise les technologies de l’information et de la communication (qu’il a d’ailleurs apprises à maîtriser dans les trafics), pour assurer la « logistique » de l’activité prostitutionnelle.

    Le « proxénétisme des cités » et ses « Julots casse-croûte 2.0. »

    Le proxénète réalise des photos suggestives et met en ligne des annonces plus ou moins explicite, sur des sites comme vivastreet, wannonce, lovesita, escortsexe, sexemodel ou escort69. Il loue (de préférence en réservant avec des cartes bleues volées et en payant en liquide) des meublés sur la plateforme airbnb ou des chambres sur les sites de chaînes hôtelières à bas coût, non sans avoir choisi des sites où il y a peu de présence en journée, pas de vidéosurveillance et des codes d’accès électroniques plutôt que des clés. Il fait des réservations courtes et change régulièrement de lieux, et même de département, pour que le voisinage n’ait pas le temps de s’alarmer et de réagir (les chambres permettent en outre de loger les filles en fugue). Il communique avec ses filles avec des messageries cryptées, telles WhatsApp ou Telegram. Il fournit des téléphones à puces prépayées (et donc jetables), pour que les filles puissent correspondre avec les clients sans laisser de traces compromettantes.

    Il s’occupe de l’intendance : il fait convoyer les filles par des chauffeurs Uber, leur fait livrer des repas et il leur fournit vêtements, maquillage, matériel pour l’hygiène et l’épilation, préservatifs et lubrifiant… et, last but not least, il les approvisionne en substances psychoactives, principalement, flashs d’alcool, cannabis et cocaïne qui les rendront rapidement dépendantes. Enfin, il assure, ou fait assurer, la protection des filles.

     

    Le management des jeunes filles est un mixe de dépendance affective et psychoactive. Mais, il recourt aussi à l’intimidation : le proxénète est un investisseur qui a avancé des frais et il entend bien que la fille « honore » les rendez-vous avec les clients… ou bien qu’elle le rembourse. Ces filles, qui connaissent les « lois de la Cité », savent qu’il faut payer ses dettes et que les défauts de paiement sont punis par des « mise à l’amende », des « cadrages » et des « pénalités », qui prennent généralement la forme de coups.

    D’après le journaliste du Parisien, Denis Courtine (201818), le partage des gains entre le proxénète et la prostituée oscille entre 50/50 ou 60/40. Le Julot casse-croûte 2.0., s’il gère son affaire de manière avisée, se rendra vite compte qu’avec quelques filles, il gagnera autant qu’avec les stups. Autant, avec moins de stress : il est libéré du management d’une équipe de vendeurs et de guetteurs, d’avoir à affronter des concurrents et d’avoir à négocier l’achat de produits auprès de grossistes pas toujours commodes. Là, il gère des gamines, passe du bon temps en boîte en leur compagnie en se donnant l’illusion d’être un « bad boy qui plaît aux filles » et ne se gêne pas pour avoir des relations sexuelles avec « ses » filles qui pourvoient au nécessaire comme au superflu : « Au moment des vacances, certains « macs » lillois n’hésitent pas à délocaliser leur business sur la Côte d’Azur. Là, les mineures assurent les passes pendant qu’eux se prélassent au soleil », note L. Belaïd, journaliste à la Voix du Nord (Belaïd, 201819). La vie d’un Julot casse-croûte postmoderne, à côté de celle d’un dealer, c’est « calme, luxe et volupté ».

    Un environnement « proxénètogène » et des jeunes filles « consentantes »

    Une telle facilité de mise en œuvre est inquiétante. Elle n’est possible que parce le trio « prostituée-proxénète-client » se meut dans un environnement « proxénètogène », un environnement qui favorise l’impunité du proxénète et du client. L’espace numérique échappe largement au contrôle des législations nationales, les sites étant basés dans des pays offrant des législations « accueillantes » pour les investisseurs, non seulement d’un point de vue fiscal, social et environnemental, mais aussi parce qu’elles limitent la possibilité de mettre en cause leur responsabilité juridique et sociale. Le client, quand à lui, est protégé, même en cas d’actes prostitutionnels avec une mineure : s’il venait, d’aventure, à être interpellé (en flagrance dans un lieu privatif, ce qui n’est pas simple à mettre en œuvre !), il pourra invoquer qu’il a répondu à une annonce d’une « masseuse de 18 ans » ou d’une « libertine, 18 ans, en quête de rencontres coquines » pour plaider la « bonne foi » et l’ignorance de la minorité de la prostituée. Concernant le proxénète, le risque pénal est limité, car apporter la preuve des faits demande des moyens d’investigation importants si la prostituée ne coopère pas avec la justice.

     

    La journaliste Morgane Rubetti, du Figaro, relate le désarroi des policiers confrontés à des jeunes filles qui se disent « consentantes » et qui ne les accueillent pas en « libérateurs » quand ils démantèlent un micro-réseau : « À cause de ce "consentement", le démantèlement de ces réseaux est particulièrement complexe pour la BPM (Brigade de protection des mineurs de Paris). Le commissaire divisionnaire Vianney Dyevre fait souvent face à un manque de coopération. "La plupart du temps, elles ne sont pas coopératives, nous disent qu'elles sont d'accord et nous demandent pourquoi on se mêle de leur vie privée", déplore-t-il » (Rubetti, 201820). Les parents qui veulent alerter sont souvent démunis. La police, en sous-effectifs dans les quartiers populaires, accueille avec répugnance les déclarations de fugues, qui sont un travail « en plus » qui ne donnent pas de pistes concrètes. Les travailleurs sociaux ne sont pas moins en difficulté : pour faire un signalement efficace au Parquet ou à la Cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP), il faut des faits concrets et des éléments circonstanciés… que seule la jeune fille pourrait apporter. Sans leur coopération, il sera difficile de lutter contre le développement de cette prostitution « ubérisée ».

    Contraintes et protection éducative

    Les mineures prostituées relèvent de la protection éducative. Une telle protection fonctionne plutôt bien avec les mineures qui ont subi des situations d’exploitation violente (même si elles ont pu, au début, être attirées par le « rêve » d’une vie « facile » grâce au michetonnage). Il faut parfois leur accorder une protection conséquente à même de parer aux éventuelles menaces des proxénètes, ce qui implique parfois de les éloigner géographiquement de leur lieu de résidence habituel (voire, dans certains cas, de faire déménager la famille qui peut, elle aussi, subir des représailles). Parfois la menace vient de la famille (violences, renvoi de la jeune fille au « bled » pour y épouser un « homme de bien »). Dans ce type de situations, les services sociaux départementaux (Aide sociale à l’enfance, services sociaux départementaux) peuvent apporter des réponses.

    Mais comment travailler avec celles qui se déclarent « consentantes » et qui refusent la protection éducative ? Rappelons que ces jeunes filles peuvent toujours se déclarer « consentantes », cela ne lève en rien l’obligation de la société de les protéger ! Ces jeunes filles n’ont pourtant pas leur place dans des structures de protection de l’enfance classiques, non seulement parce qu’elles peuvent en fuguer facilement, mais aussi parce qu’elles peuvent recruter et entrainer dans leur sillage des jeunes filles fragiles qui y sont hébergées (Politi, 2018). Leur minorité n’en exige pas moins qu’on leur propose une protection crédible et que l’on prenne en charge leurs difficultés psychosociales. Troubles et dommages qui sont sanitaires (infections sexuellement transmissibles, grossesses non désirées, problèmes somatiques comme les maux de tête et de ventre récurrents), sociaux (rupture familiale, décrochage scolaire, abandon de projets d’insertion), traumatiques (agressions, violences sexuelles) et psychologiques (dégradation de l’estime de soi, stress post-traumatique, sentiment de décorporalisation, addiction, engagement dans d’autres conduites à risques).

     

    La conduite prostitutionnelle chez la mineure doit être regardée comme une conduite autodestructive que la jeune fille ne saura réguler d’elle-même. Pour que ces jeunes filles bénéficient d’un cadre contenant où elles pourront se poser et engager un travail sur elles-mêmes, il faut alors assumer de recourir à la contrainte. La contrainte peut prendre la forme d’une obligation de soin (comme dans le cadre des addictions) ou d’obligations associées à des mesures judiciaires (mise en cause, témoin assisté) qui pourraient être prononcées en raison de leur implication dans le fonctionnement du réseau (recrutement d’autres jeunes filles, notamment). Il ne s’agit pas de criminaliser ces jeunes filles, mais de marquer un coup d’arrêt à une conduite autodestructive, quitte à ce qu’elles commencent par retourner leur violence contre le cadre qui leur sera imposé. L’affrontement avec le cadre permet d’ailleurs, comme l’observe le Pr Philippe Jeammet à propos des anorexiques hospitalisées sous contrainte, un retour de la subjectivité : « Le danger et la peur redeviennent externes, offrant de nouvelles possibilités de représentation du conflit et permettant à l’appareil psychique de rejouer son rôle. Les mécanismes de projection, de déplacement, de dénégation auparavant considérablement obérés, retrouvent un rôle économique et c’est tout un espace nouveau de fonctionnement qui se trouve ouvert rendant possible la création de nouveaux investissements » (198421). Dans le conflit avec l’institution, l’adolescente peut réaffirmer sa subjectivité et sortir de son « rôle » de michetonneuse. La contrainte permet aussi de l’éloigner de l’entre-soi de ses groupes d’appartenance, de l’emprise des proxénètes, des tensions familiales. La contrainte donne du temps pour des évaluations et la détermination de traitements. La contrainte offre du temps pour mettre en place une médiation entre la jeune fille et sa famille. Enfin, la contrainte permet de penser les conditions de mise en place d’un projet auquel elle pourrait adhérer.

    Le projet et son coût : l’environnement « proxénètogène » et le principe « pollueur-payeur »

    La contrainte ne suffit pas. La prise en charge de ces jeunes filles implique de leur proposer des projets à même de relancer le désir. Il faut un accompagnement socio-éducatif qui les aide à retrouver des états de bien-être, ce qui passe notamment par un réinvestissement du corps et du plaisir, grâce à des activités physiques (sports, danse, massage, relaxation, etc.). Il faut travailler sur leurs représentations des relations hommes-femmes et sur le désir (leur désir à elle, et non leur jouissance narcissique à être une fille « bonne », une fille douée pour procurer du plaisir). Il faut les accompagner vers des formations rémunérées qui leur permettent de gagner assez vite de l’argent, ce qui implique de les aider à trouver un projet viable et de mettre en place des remises à niveau individualisées.

    Ce n’est qu’après une phase de stabilisation que pourra être envisagée la prise en charge des traumas, qu’ils soient antérieurs ou consécutifs à l’engagement dans la prostitution. Ce n’est que dans la mesure où une protection crédible leur sera proposée qu’elles pourront se percevoir comme des victimes d’un système prostitutionnel et qu’elles pourront porter plainte et témoigner contre les proxénètes et les clients.

     

    La mise en œuvre d’un tel projet a un coût non négligeable car il faudra mettre en place des dispositifs spécialisés et des équipes pluridisciplinaires. Qui doit assumer ce coût ? Les pouvoirs publics, sans doute.

    Mais le fait que des sites internet d’annonces, des plateformes de location, des sites diffusant la « culture pornographique », des hôteliers, des propriétaires de meublés airbnb, etc., retirent impunément des bénéfices de l’activité prostitutionnelle interroge. Ne serait-il pas légitime d’exercer une pression sociale sur ces acteurs économiques en s’appuyant sur les lois sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), qui enjoint aux entreprises, selon le principe « pollueur payeur », à prendre en compte les conséquences environnementales, sociales et éthiques de leurs activités ? Ne devraient-elles pas subir des pressions (médiatiques, politiques, fiscales et règlementaires) qui les contraignent à la coopération avec les services judicaires et de police et pour qu’elles contribuent matériellement à la lutte contre le phénomène prostitutionnel via des dons conséquents à des fondations agréées (à l'instar des sociétés de pari qui doivent contribuer à la lutte contre l’addiction au jeu) ? C’est à la société de répondre à ces questions, et c’est bien pourquoi la question de prostitution des mineures doit aussi devenir une question politique.

    Notes

    1. Gil, L. 2012, Le pigeon michetonné, La michetonneuse plumée... L’accompagnement éducatif mis à l’épreuve par des adolescentes engagées dans un processus prostitutionnel, mémoire de fin d'étude.
    2012 gilliliana pigeon michetonne accompagnement adolescentes.pdf

    2. Meunier, E., Raynal, F.,  2016, Guide pratique : Le michetonnage chez les ados : comprendre le phénomène pour repérer et agir, MMPCR / Charonne

    http://prod-mmpcr.integra.fr/wp-content/uploads/2017/07/Michetonnage-Guide-pratique-format-A4.pdf

    3. Raynal, F., 2016, Entre recherche du Prince charmant et sexualité vénale, Paris, ASH-Actualité sociale hébdomadaire, n° 2948, 19 février 2016

    4. ACPE, 2017, Mineurs en situation ou à risque prostitutionnels. guide pratique à l’usage des professionnels. https://www.acpe-asso.org/guide-pratique/

    5. Baudry, K., 2017, L’univers féminin adolescent d’un quartier populaire en Seine Saint Denis, Thèse, Doctorat UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE, ÉCOLE DOCTORALE 5 « Concepts et Langages », Laboratoire de recherche GEMASS, Paris

    6. Laurent, P-J., 2010, Beautés imaginaires, Anthropologie du corps et de la parenté, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, p. 463

    7. Idem, pp. 471-472

    8. Ardid, A., Hubert, N., 2017, Prostitution des mineurs. Ces ados qui rêvent d'être comme Zahia, in Charlie Hebdo, 31 mai 2017

    9. Meunier, E., 2016, Le michetonnage, comme conduite à risque adolescente, RVH-Synergie
    https://www.rvh-synergie.org/comportements-sexuels-a-risque/896-le-michetonnage-comme-conduite-a-risque-adolescente.html

    10. Nahoum-Grappe, V., 2014, Messages et représentations, in TDC (Textes et documents pour la classe) N°1082, 15 octobre 2014 https://www.reseau-canope.fr/tdc/fileadmin/docs/tdc_1082_les_addictions/article.pdf

    11.Le Breton, D., 2003, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Paris, Métaillé, p. 30

    12. Champrenault, C., 2018, Lettre ouverte de Catherine Champrenault, « il faut considérer ces jeunes femmes, parfois mineures, comme des victimes », in Le Parisien, 17 juin 2018 http://www.leparisien.fr/faits-divers/catherine-champrenault-les-affaires-de-proxenetisme-dans-les-cites-se-multiplient-17-06-2018-7776930.php

     

    13. Davet, G., Lhomme, F., 2018, Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert. Une enquête spotlight en Seine-Saint-Denis, Paris, Fayard.

    14. Gasiglia, S., 2018, "Il m'arrive de me faire 400€ par jour": Sarah, 16 ans, raconte son quotidien de prostituée à Nice, Nice-Matin, 18 avril 2018 - http://www.nicematin.com/faits-de-societe/il-marrive-de-me-faire-400-par-jour-sarah-16-ans-raconte-son-quotidien-de-prostituee-a-nice-224131

    15. Beaulieu, C., 2018, Paris : le réseau de proxénètes louait des appartements Airbnb, in LE PARISIEN, 29 janvier 2018 http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-le-reseau-de-proxenetes-louait-des-appartements-airbnb-29-01-2018-7529667.php

    16. Pascual, J., 2018, Le « proxénétisme des cités », une filière d’un nouveau genre en pleine expansion, in Le Monde, 5 avril 2018 https://abonnes.lemonde.fr/enquetes/article/2018/04/05/quartiers-libres-pour-les-macs_5280831_1653553.html

    17. Leclerc, J-M., 2018, Pour les policiers, le «microproxénétisme» sur mineures reste difficile à appréhender in Le Figaro, 23 juillet 2018 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/07/22/01016-20180722ARTFIG00122-pour-les-policiers-le-microproxenetisme-sur-mineures-reste-difficile-a-apprehender.php

    18. Courtine, D., 2018, Val-de-Marne : les petits dealers de cité prostituaient des ados en fugue, LE PARISIEN, 25 janvier 2018
    http://www.leparisien.fr/val-de-marne-94/val-de-marne-les-petits-dealers-de-cite-prostituaient-des-ados-en-fugue-25-01-2018-7522581.php

    19. Belaïd, L., 2018, Les adolescentes, nouvelles proies des proxénètes, La Voix du Nord, 27/06/2018, http://www.lavoixdunord.fr/404934/article/2018-06-27/les-adolescentes-nouvelles-proies-des-proxenetes

    20. Rubetti, M., 2018, Les réseaux de prostitution «consentie» difficiles à démanteler chez les mineures, LE FIGARO, 04 juillet 2018 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/07/03/01016-20180703ARTFIG00368-des-reseaux-de-prostitution-consentie-difficiles-a-demanteler-chez-les-mineures.php

    21. Jeammet, P., 1984, Contrat et contraintes. Dimension psychologique de l’hospitalisation dans le traitement de l’anorexie mentale. Psychiatrie Française. 29/2 : 137-143.

    Sources

    ACPE, 2017, Mineurs en situation ou à risque prostitutionnels. Guide pratique à l’usage des professionnels.
    https://www.acpe-asso.org/guide-pratique/

    Ardid, A., Hubert, N., 2017, Prostitution des mineurs. Ces ados qui rêvent d'être comme Zahia, in Charlie Hebdo, 31 mai 2017.

    Baudry, K., 2017, L’univers féminin adolescent d’un quartier populaire en Seine Saint Denis, Thèse, Doctorat Université Paris-Sorbonne, École Doctorale 5 « Concepts et Langages », Laboratoire de recherche GEMASS, Paris.

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    Champrenault, C., 2018, Lettre ouverte de Catherine Champrenault, « il faut considérer ces jeunes femmes, parfois mineures, comme des victimes », in Le Parisien, 17 juin 2018 http://www.leparisien.fr/faits-divers/catherine-champrenault-les-affaires-de-proxenetisme-dans-les-cites-se-multiplient-17-06-2018-7776930.php

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    Davet, G., Lhomme, F., 2018, Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert. Une enquête spotlight en Seine-Saint-Denis, Paris, Fayard.

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    Gil, L. 2012, Le pigeon michetonné, La michetonneuse plumée... L’accompagnement éducatif mis à l’épreuve par des adolescentes engagées dans un processus prostitutionnel, mémoire de fin d'étude. 2012 gilliliana pigeon michetonne accompagnement adolescentes.pdf

    Jeammet, Ph., 1984, Contrat et contraintes. Dimension psychologique de l’hospitalisation dans le traitement de l’anorexie mentale. Psychiatrie Française. 29/2 : 137-143.

    Lacassagne, J. Devaux, P., 1928, L'argot du milieu, Paris, Albin Michel

    Le Breton, D., 2003, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Paris, Métaillé, p. 30

    Leclerc, J-M., 2018, Pour les policiers, le «microproxénétisme» sur mineures reste difficile à appréhender in Le Figaro, 23 juillet 2018 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/07/22/01016-20180722ARTFIG00122-pour-les-policiers-le-microproxenetisme-sur-mineures-reste-difficile-a-apprehender.php

    Meunier, E., 2016, Le michetonnage, comme conduite à risque adolescente, RVH-Synergie https://www.rvh-synergie.org/comportements-sexuels-a-risque/896-le-michetonnage-comme-conduite-a-risque-adolescente.html

    Meunier, E., Raynal, F., 2016, Guide pratique : Le michetonnage chez les ados : comprendre le phénomène pour repérer et agir, MMPCR / Charonne http://prod-mmpcr.integra.fr/wp-content/uploads/2017/07/Michetonnage-Guide-pratique-format-A4.pdf

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    Politi, C., 2018, Val-d'Oise: Un réseau de prostitution dans des foyers d'aide sociale à l'enfance
    https://www.20minutes.fr/justice/2277267-20180525-val-oise-reseau-prostitution-foyers-aide-sociale-enfance

    Raynal, F., 2016, Entre recherche du Prince charmant et sexualité vénale, Paris, ASH-Actualité sociale hebdomadaire, n° 2948, 19 février 2016

    Rubetti, M., 2018, Les réseaux de prostitution «consentie» difficiles à démanteler chez les mineures, Le Figaro, 04 juillet 2018 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/07/03/01016-20180703ARTFIG00368-des-reseaux-de-prostitution-consentie-difficiles-a-demanteler-chez-les-mineures.php

     

    ACPE, 2017, Mineurs en situation ou à risque prostitutionnels. Guide pratique à l’usage des professionnels.

    Ardid, A., Hubert, N., 2017, Prostitution des mineurs. Ces ados qui rêvent d'être comme Zahia, in Charlie Hebdo, 31 mai 2017

    Baudry, K., 2017, L’univers féminin adolescent d’un quartier populaire en Seine Saint Denis, Thèse, Doctorat Université Paris-Sorbonne, École Doctorale 5 « Concepts et Langages », Laboratoire de recherche GEMASS, Paris

    Beaulieu, C., 2018, Paris : le réseau de proxénètes louait des appartements Airbnb, in Le Parisien, 29 janvier 2018

    Belaïd, L., 2018, Les adolescentes, nouvelles proies des proxénètes, in La Voix du Nord, 27 juin 2018

    Champrenault, C., 2018, Lettre ouverte de Catherine Champrenault, « il faut considérer ces jeunes femmes, parfois mineures, comme des victimes », in Le Parisien, 17 juin 2018

    Courtine, D., 2018, Val-de-Marne : les petits dealers de cité prostituaient des ados en fugue, in Le Parisien, 25 janvier 2018

    Davet, G., Lhomme, F., 2018, Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert. Une enquête spotlight en Seine-Saint-Denis, Paris, Fayard.

    Gasiglia, S., 2018, "Il m'arrive de me faire 400€ par jour": Sarah, 16 ans, raconte son quotidien de prostituée à Nice, in Nice-Matin, 18 avril 2018

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    Jeammet, Ph., 1984, Contrat et contraintes. Dimension psychologique de l’hospitalisation dans le traitement de l’anorexie mentale. Psychiatrie Française. 29/2 : 137-143.

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    Le Breton, D., 2003, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Paris, Métaillé, p. 30

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    Meunier, E., 2016, Le michetonnage, comme conduite à risque adolescente, RVH-Synergie

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    Nahoum-Grappe, V., 2014, Messages et représentations, in TDC (Textes et documents pour la classe) N°1082, 15 octobre 2014

    Pascual, J., 2018, Le « proxénétisme des cités », une filière d’un nouveau genre en pleine expansion, in Le Monde, 5 avril 2018

    Politi, C., 2018, Val-d'Oise: Un réseau de prostitution dans des foyers d'aide sociale à l'enfance, in 20 minutes, 25 mai 2018

    Raynal, F., 2016, Entre recherche du Prince charmant et sexualité vénale, Paris, ASH-Actualité sociale hebdomadaire, n° 2948, 19 février 2016

    Rubetti, M., 2018, Les réseaux de prostitution «consentie» difficiles à démanteler chez les mineures, in Le Figaro, 4 juillet 2018

  • LE MICHETONNAGE VU DU JAPON
    Réflexions autour de « Love & pop » de Ryû Murakami

    Emmanuel Meunier, éducateur diplômé en anthropologie
    Anne Savarit, psychologue et directrice de la Maison des adolescents/AMICA de Clichy-Montfermeil
     
    Love & Pop

    « Love & Pop » est un roman, écrit en 1996, par l’écrivain japonais Marukami Ryû. Ce texte apporte un éclairage sur le phénomène des conduites à risques pré-prostitutionnels à l’adolescence.

    Héritier, avoué ou non, de l’école « naturaliste », l’auteur a commencé par enquêter sur le phénomène des collégiennes et des lycéennes japonaises se rendant à des « rendez-vous arrangés » via des messageries téléphoniques (enjyô kosai), rendez-vous qui leur permettent de rencontrer des hommes avec lesquels elles passent un moment ou ont des relations sexuelles, en l’échange de cadeaux ou de rétributions monétaires.

    L’auteur engage alors le travail d’écriture à partir d’une hypothèse « psycho-sociale » qu’il va s’employer à vérifier en suivant le devenir de la jeune collégienne Yoshii Hiromi : « je me suis mis à écrire ce roman en partant de l’hypothèse que, sous prétexte de marques et de rendez-vous arrangés, ces lycéennes crevaient en réalité d’envie de réaliser des « possibles » sur lesquels ouvre la rencontre avec l’autre » (p. 222).

     

    Marukami Ryû minimise l’hypothèse sociale : la quête d’argent et d’objets de marques, qui est au cœur du discours des jeunes filles, ne serait qu’un mobile de surface. Yoshii Hiromi et ses camarades appartiennent à la classe moyenne et n’ont pas de « besoins » insatisfaits. « Elles laissent des messages sur les messageries pour se payer des trucs de chez Chanel ou Gucci mais si c’était de ça qu’elles avaient vraiment envie, elles pourraient le voler, non ? » (p. 209), fait observer le personnage de Kobayashi, un homosexuel qui s’est prostitué dans sa jeunesse et qui fréquente des garçons via les « rendez-vous arrangés ».

    L’argent et les biens de consommation ne sont qu’un voile derrière lequel se déploie une quête d’identité (qui suis-je ? Quelle femme serais-je ? Quels sont mes projets ? Quels sont mes désirs ?) dans un contexte d’ennui et de vide intérieur, où la menace d’être submergé par l’angoisse est vainement apaisée par une consommation frénétique de produits de marque. La conduite à risque pré-prostitutionnelle apparaît comme une fuite en avant qui permet d’échapper à l’angoisse du vide intérieur et identitaire, cette conduite engageant la jeune fille dans une quête effrénée d’émotions extrêmes, provoquées par la rencontre avec les désirs d’inconnus.

    Par-delà la vénalité… un parcours initiatique

    Le roman, construit comme un parcours initiatique, évoque les conduites à risques dans ce qu’elles ont d’ « initiatiques » ou d’ « ordaliques », pour reprendre la terminologie de l’anthropologue David Le Breton (épreuve où l’on se confronte, dans l’espoir d’en triompher, à un risque mortel). Parcours initiatique qui est symbolisé par les deux rêves de la jeune Hiromi qui encadrent le récit : dans le rêve du début, Hiromi voit en rêve un homme ventripotent, qui, sous la surveillance d’un garde indifférent, ramasse des champignons « secs et recouverts d’une fine pellicule de pruine » (p. 5). L’homme s’effraie soudain d’un scorpion qui pourrait le piquer. Dans ce rêve, la sexualité est un objet d’angoisse mortifère : l’homme a une indétermination androgyne (c’est un homme « gravide »), les champignons (symbole phallique) sont malsains et l’expérience sexuelle est perçue comme pouvant être mortelle (le scorpion). Dans le rêve de fin, Hiromi découvre dans un congélateur rouillé des cadavres de chiens gelés. Hiromi en prend un dans ses bras et le réchauffe.

     

    « Le chien fond dans ses bras, il se met à remuer la queue et commence à japper, heureux » (p. 220). L’étreinte chaleureuse du chien (qui symbolise la tendance altruiste dans la culture japonaise) et les remuements joyeux de sa queue (symbole phallique) place la sexualité du côté de la vitalité.

    Ce parcours initiatique passe par des épreuves mortifères de confrontation avec les désirs d’hommes qui se tournent vers de très jeunes filles pour assouvir leur désir de dominance. Hiromi va rencontrer trois figures anxiogènes du désir masculin : l’homme qui instrumentalise la femme au service de sa jouissance égoïste et perverse ; l’homme qui porte de tels stigmates qu’aucune femme ne saurait le désirer ; l’homme qui hait les femmes.

    Pour asseoir leur sentiment de contrôle, certains de ces hommes proposent de payer plus, si la jeune fille se présente revêtue de son « costume réglementaire » de collégienne.

    Immédiateté et incapacité à « jouer » à se projeter dans l’avenir

    Ce qui décide Hiromi, jusque-là hésitante à suivre ses camarades qui pratiquent déjà les « rendez-vous arrangés », c’est une bague coûteuse en « topaze impériale ».

    La métaphore est puissante : Hiromi ne s’engage pas dans cette conduite pour acquérir un vulgaire objet de marque, mais pour une bague (symbole d’union) ornée d’une pierre précieuse (symbole d’éternité).

    Le plus saisissant, c’est que son désir impérieux d’acquérir « immédiatement » l’objet, s’enracine dans son sentiment que les émotions, aussi puissantes soient-elles, sont irrémédiablement fugaces et évanescentes : « Si je ne l’achète pas aujourd’hui, j’aurais forcément oublié demain l’émotion et la surprise d’aujourd’hui. Comment ai-je pu en avoir envie hier ? penserait-elle et puis cela passerait (…) Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un McDonald’s pour se payer un sac Prada » (pp. 58-59).

    L’absence d’identité stable, propre à l’adolescence, se reflète dans l’incertitude sur les objets de désir, qui ne peuvent être saisis que dans l’immédiateté.

     

    Pour ces jeunes filles, il n’y a rien qui soit désirable au point de devenir le mobile d’un projet inscrit dans le temps. Un client du groupe de collégiennes, qui se rappelle soudain avoir une fille du même âge, leur fait d’un coup la morale : « Faut devenir plus sérieuses ! Intéressez-vous à quelque chose ! Si vous ne trouvez rien maintenant, eh bien, vous finirez dans une fac de seconde zone, dégoterez un boulot minable, ferez un mariage médiocre. Or, curieusement, Noda Chisa et Hiromi trouvaient que le vieux ne se trompait pas en disant cela. Tu n’as pas tort, mais on n’a pas envie de se l’entendre dire par toi ! pensèrent-elles » (p. 75).

    Le vertige de la consommation reflète l’absence de projet, qui reflète l’incertitude sur ses propres désirs, qui reflète l’absence d’une identité stable. La consommation frénétique vient combler une incapacité à se projeter dans l’avenir, à imaginer, à créer ou, si l’on préfère, à « jouer » (play) au sens où l’entend Winnicott. Le jeu dangereux, la conduite à risque, devient alors le seul terrain d’expérimentation. Et la mise en danger de soi devient l’épreuve par laquelle on espère la révélation de qui l’on est « vraiment ». Et tout cela fonctionne comme un « jeu » (game) : jeu de « hasard », car la jeune fille, va devoir choisir, parmi les messages que les inconnus ont laissés, ceux auxquels elle répondra ; jeu de « paraître », car il faudra s’apprêter et séduire ; jeu de « stratégie » car il faudra, face au désir masculin, conserver le contrôle de la situation.

    Sentiment d’avoir de la « valeur », mise en danger de soi et estime de soi

    Les « rendez-vous arrangés », par-delà les bénéfices matériels qu’ils procurent, sont un terrain d’expérience, source d’émotions extrêmes, où ces jeunes filles découvrent dans la prise de risque quelque chose d’elles-mêmes. Kobayashi, le vieil homosexuel, exprime cela ainsi : « Bien sûr, je faisais ça pour le pognon mais cet instant où le désir d’un tiers se porte sur toi, cet instant de la rencontre quand un individu dirige son désir sur toi, ça c’est vraiment excitant (…) Quand tu es jeune, tu ne comprends pas cette émotion particulière de la rencontre avec l’autre. Surtout quand il s’agit de sexe. C’est pareil pour les filles » (p. 209). Et si « le désir de l’autre qui se porte sur toi est si excitant », c’est « parce que ça veut dire que chacun d’entre nous a une valeur » (p. 210). Le désir sexuel de l’autre, le sentiment d’être désirable, procure l’illusion d’avoir une « valeur ».

    De quelle « valeur » parle-t-on ? Le sentiment d’avoir une « valeur » est lié au fait qu’un autre, que l’on tient soi-même pour estimable, nous renvoie quelque chose de positif. Ce qui suppose que l’on soit, avec cet autre, déjà inscrit dans une relation de reconnaissance mutuelle : on se sent valorisé parce que l’on a été valorisé par une personne à laquelle on a, soi-même, attribué de la valeur…

    Ce qui suppose d’être assez sûr de soi, et de ses propres valeurs, pour reconnaître de la valeur chez les autres.

     

    Dans les « rendez-vous arrangés », où le client est méprisé, la jeune fille ne se sent pas valorisée par le client (par exemple, en raison de sa personnalité, de ses qualités), mais parce que son désir distingue telle jeune fille dans la masse infinie des objets de désir.

    Il y a, notons-le, un plein accord entre la pratique des « rendez-vous arrangés » et les « valeurs » de la société néolibérale et postmoderne : « immédiateté », « valorisation », « distinction » et même, « performance », car la jeune fille est fascinée par sa capacité à produire l’intérêt de l’homme et à provoquer la jouissance masculine. Ces expériences de « rendez-vous arrangés » requièrent, donc, à la fois, une faible implication (puisqu’il n’y a pas de lien « personnel » avec le client) et une énergie considérable, car il faut faire face aux dangers potentiels de la situation (et Hiromi croisera d’ailleurs un psychopathe).

    Ces expériences sont éprouvantes comme le reconnaît Kobayashi : « Il faut de l’énergie pour rencontrer l’autre. Ça fatigue vraiment. Mais moi, je pense que ne pas rencontrer l’autre, c’est la mort. Ceux qui sont vraiment malades, malades graves, ils ne rencontrent plus personne» (p. 211). Aussi éprouvante soient-elles, ces expériences génèrent un puissant sentiment d’exister qui permet de lutter contre la dépression, le sentiment de vide, contre l’angoisse de mort. « Un être qui ne reçoit pas la stimulation de l’autre pourrit » affirme Kobayashi.

    Solitude de l’adolescente

    Hiromi rencontre Kobayashi suite à un concours de circonstances : une de ses amies lui a prêté le téléphone portable de Kobayashi pour qu’elle puisse contacter des hommes. Kobayashi, homme ambigu, puisque « consommateur » d’adolescents rencontrés via les « rendez-vous arrangés », va jouer un rôle d’éducateur : non seulement il aide Hiromi à poser des mots sur ce qu’elle vit, mais il répond à ses questions, telles que celle-ci se les pose.

    Hiromi se demande s'il y a quelque chose « de mal à baiser avec un inconnu » (p. 105). Pour répondre à cette question, « elle chercha parmi les choses que lui auraient dites ses parents ou ses professeurs quand elle était petite, parmi les choses qu’elle aurait lues dans un livre, un journal ou un magazine, qu’elle aurait entendues à la radio, les paroles d’une chanson, un truc qu’elle aurait vu à la télévision, dans un film ou en vidéo. Elle ne trouva rien » (p. 106). Kobayashi va lui apporter cette réponse : aller au-devant des autres, connus ou inconnus, suppose de se « dénuder », c’est-à-dire de faire confiance, de baisser ses défenses et d’accepter sa vulnérabilité. « La nudité, c’est l’être même d’un individu. Elle est d’un prix inestimable » (p. 212).

     

    Et c’est précisément ce qui rend insupportable la prostitution qui fixe un tarif à ce qui devrait rester « inestimable ». Kobayashi va aussi valoriser l’altruisme : Hiromi, qui détenait son téléphone, a appelé un bar où il se trouvait pour l’informer qu’elle avait reçu un message d’un jeune homme qui l’avertissait que son chat avait l’air très malade. Cet appel a permis à Kobayashi de sauver son chat. C’est rien ou presque, mais cela signale que l’on peut aller au-devant d’un inconnu juste pour faire le bien.

    Qu’Hiromi trouve, pour seul secours, l’ambigu Kobayashi est révélateur d’une solitude adolescente, d’une absence des adultes, d’une « injonction » muette des parents à ce que l’adolescent deviennent au plus vite « autonome », alors qu’en pleine crise identitaire, il a plus que jamais besoin d’adultes pour l’aider à se découvrir. Le parent, souvent absent, a besoin de se représenter son adolescent comme presque autonome, socialement performant, car cette « réussite » atteste de ce qu’il est un « bon parent ». Significativement, dans le roman, un jeu-concours passe à la télé : le jeu consiste, pour des bébés d’une dizaine de mois, à franchir des parcours d’obstacles, stimulés par leur maman qui les acclament…

    Par-delà la morale

    L’ambiguïté de Kobayashi est liée à sa double position de client de jeunes hommes, et d’ex-prostitué qui peut se reconnaître dans ces garçons et dans Hiromi. Ambiguïté qui reflète celle du jeune engagé dans une conduite à risque, à la fois acteur de sa mise en danger, et sujet agi par des impulsions qui le dépasse. Car ces conduites répondent à l’angoisse, au vide existentiel, au sentiment d’abandon, mais certainement, aussi, à des traumatismes infantiles (situations de séduction, abus sexuels) plus ou moins refoulés.

    La figure inverse à celle de Kobayashi est celle du psychopathe que rencontrera Hiromi : un homme qui tend des traquenards à ces jeunes filles, pour les dépouiller de leur argent - tout en sachant que la morale leur interdira de se plaindre à la police -, et les « punir » en provoquant leur évanouissement en leur appliquant une décharge électrique de taser sur le sexe.

     

    Cet évanouissement est une manière de les mener au bout de leur expérience mortifère, l’évanouissement étant équivalent à la mort. Dans ce roman, c’est le psychopathe qui incarne la « morale » et ses interdits, qui ne servent que les puissants, tandis que l’ambigu Kobayashi est capable d’adopter une attitude compréhensive pour aider Hiromi à trouver d’autres chemins pour aller à la rencontre de l’autre.

    « Love & Pop » est sans doute l’un des meilleurs romans sur les conduites à risques au féminin, conduites à risques qui passent le plus souvent par la sexualité et qui exposent à la rencontre avec des individus dangereux, pervers et capables d’exploiter les vulnérabilités adolescentes.

    Ryû Murakami, 2011, Love & pop, Edition Philippe Picquier/poche

  • LE MICHETONNAGE, COMME CONDUITE À RISQUE ADOLESCENTE

    Emmanuel Meunier, éducateur diplômé en anthropologie
     
    Qu’est-ce que le « michetonnage » ?

    Le Guide pratique « Prévenir le « michetonnage » chez les ados : comprendre le phénomène pour repérer et agir » créé en 2016 par la Mission métropolitaine de prévention des conduites à risques et l’association Charonne, définit ainsi le « michetonnage » : « Le michetonnage est le fait pour une personne vulnérable (notamment du fait de sa minorité et/ou d’un contexte de souffrance psychosociale et/ou de précarité sociale) de s’engager dans une conduite à risques, où la mise en danger de soi est liée à des relations sociales et affectives structurées par des transactions économico-sexuelles qui ne prennent pas la forme d’une rémunération d’actes sexuels tarifés, ou pas explicitement, ou encore, qui ne sont pas perçus comme tels (mais, par exemple, comme un « cadeau » valorisant, un « soutien », etc.). ».

    Ce guide, bien loin de nier qu’il y ait du « prostitutionnel » dans le michetonnage, invite le lecteur à considérer ces conduites sous l’angle des troubles liés au processus d’adolescence.

     

    Le Guide se réapproprie le terme de « michetonnage », usité par les jeunes, pour éviter tout effet délétère d’ « étiquetage » (effets qui sont bien connus des pédopsychiatres qui sont toujours prudents dans leurs diagnostics, afin de prévenir l’identification du jeune à une pathologie). L’adolescent est un individu en construction et en transformation, chez qui rien n’est figé. Ce Guide est construit dans une logique de protection de l’enfance, et il s’agit donc de protéger l’adolescent, y compris face au risque d’identification au stigmate de la prostitution (concrètement, c’est l’ado qui dit : « puisque vous me traitez de pute, et bien je vais vous montrer combien j’en suis une »).

    Certes, il y a du prostitutionnel dans le « michetonnage », mais il n’en reste pas moins que les adolescents ne sont pas faits du même bois que les adultes et que le rôle des adultes est, ici, d’accompagner les adolescents concernés dans la recherche de réponses appropriées aux angoisses qui les habitent.

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    Le michetonnage est une pratique où l’adolescent s’expose à des mises en danger de soi dans une finalité paradoxale de se transformer, la conduite à risque ayant toujours, comme l’observe David Le Breton, une dimension initiatique. De même que Claude Olievenstein a défini la toxicomanie comme la « rencontre d’un produit, d’une personnalité et d’un moment socioculturel », on pourrait définir la conduite à risque comme la rencontre d’une conduite de mise en danger de soi, d’une personne, avec ses vulnérabilité et ses ressources, et d’un environnement socioculturel, plus ou moins contenant, plus ou moins dysfonctionnel. Parmi les principaux risques liés au michetonnage, il est possible de distinguer :

    - les risques sanitaires : ils recouvrent les infections sexuellement transmissibles (IST), la santé gynécologique (hygiène, IVG, grossesses), les problèmes somatiques récurrents (maux de tête, douleurs abdominales, problèmes cutanés...).

     

    - Les risques sociaux : stigmatisation, rumeur, rupture familiale, décrochage scolaire, abandon de projets d’insertion.

    - Les risques de violences : agressions, violences sexuelles.

    - Les risques psychologiques : dégradation de l’estime de soi, exposition à des situations face auxquelles l’adolescent(e), n’ayant pas la maturité suffisante, ne pourra répondre efficacement, troubles de stress post-traumatique, sentiment de décorporalisation, engagement dans d’autres conduites à risques, en particulier les usages de substances psychoactives.

    - Le risque d’entrer dans la prostitution : ce risque est accru dans les contextes d’errance et de fugue.

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    Dans la conduite à risque, la possibilité de survenue du dommage fait tout le « sel » de l’expérience. L’adolescent est le plus souvent persuadé qu’il est en capacité d’éviter tous les dangers : « t’inquiète, je gère » nous affirme-t-il.

    La conduite à risque induit une forme d’inconscience du danger en raison du rapport étroit qu’elle entretient avec le monde du jeu : c’est une conduite excitante, qui requiert la mobilisation d’habiletés et de savoir-faire pour, justement, éviter le danger. Et de même que le jeu a des règles, l’adolescent apprend auprès de ses pairs les « bons plans » et les « bonnes manières de faire ».

    On peut encore relier la conduite à risque à l’univers exaltant du jeu, en ce qu’elle mobilise des ressorts analogues aux figures élémentaires du jeu, telles que les a décrites Roger Caillois, à savoir :

    - le « Mimicry » où le jeu a pour ressort la simulation, comme par exemple le carnaval ou le théâtre. La conduite de michetonnage mobilise un trésor d’habileté pour séduire et pour paraître, non seulement dans la vie réelle, mais aussi sur les réseaux sociaux. A l’arrière-plan de la séduction, il y a quantité d’enjeux de pouvoir sur l’autre et de valorisation de soi par l’appropriation d’un « capital beauté ».

    - l’ « Ilinx » où le jeu procure des sensations de vertige et de perte de contrôle de soi, comme par exemple la balançoire, le grand 8, qui se retrouvent dans les conduites d'ivresse.

     

    Outre que la concomitance des conduites de michetonnage et des usages de substances psychoactives a souvent été observée, la séduction est une conduite où l’individu éprouve simultanément un sentiment de contrôle (de soi et de la relation) et de lâcher prise.

    - l’ « Alea », ou le jeu de hasard, renvoie à une forme de risque liée à « l’imprévisible » et qui mobilise, chez le sujet, son habileté à anticiper et à parer le danger qui surgit sans crier gare. À l’arrière-plan, s’exprime ce que Georges Bataille appelle une « volonté de chance », une volonté de se sentir « souverain » par le triomphe face au danger, conduites que David Le Breton qualifie aussi d’ « ordalique », où le jeune découvre un sentiment d’ « élection » parce qu’il a triomphé de la mort. Cette dimension est remarquable lorsque des jeunes filles vont à la rencontrent d’inconnus rencontrés sur Internet. L’inconnu c’est aussi cet autre monde qu’est Paris, avec ses restaurants, ses bars, ses hôtels, ses gens différents des habitants des banlieues, comme nous le signale Katia Baudry (dans une thèse à paraître) sur les jeunes filles de Montreuil, qui trouvent dans le michetonnage le moyen de s’évader du contrôle parental et du contrôle social genré exercé par la Cité.

    - l’ « Agôn », c’est-à-dire le jeu qui implique la lutte, qu’il s’agisse du jeu d’échecs, du jeu où des équipes s’affrontent ou du combat de boxe. Cette quatrième figure du jeu, l’Agôn, est certainement celle qui mobilise le plus d’énergie chez la michetonneuse, car l’enjeu pour elle, est d’acquérir une position éminente, dans un contexte où elle subit des rapports de domination.

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    La relation entre la « michetonneuse » et celui qu’elle appelle son « pigeon » est à l’évidence inscrite dans un rapport de domination extrêmement puissant, et on peut même percevoir, dans certaines situations, un cumul possible de quatre rapports de domination :

    - la domination masculine, qui se manifeste symboliquement par le fait que les « cadeaux » de l’homme sont des bienfaits d’ordre matériel, alors que c’est la femme qui fournit des « bienfaits » sexuels. Nous avons quelques cas de garçons michetonneurs qui ont des relations avec des femmes, mais en gros, ce sont plutôt des hommes qui recherchent ce type de relations avec des mineures, ce qui leur offre la possibilité de réaliser leurs fantasmes de dominance. En outre, la domination masculine ne se manifeste pas seulement dans le symbolique, elle peut aussi se manifester par la violence physique et l’emprise.

    - la domination liée à la différence d’âge, qui se manifeste par l’expérience de l’un et l’inexpérience de l’autre, et la possibilité de tirer profit de la naïveté relative de jeunes filles. Il y a, ici, la possibilité pour des hommes de réaliser des fantasmes de « pygmalion », d’ « éduquer » une mineure à ce que serait la « sexualité ».

    - la domination sociale est liée au fait que l’homme a des ressources et que la jeune fille n’en a pas ou peu. Encore que nous ayons quelques cas de jeunes filles issues de la classe moyenne, le phénomène concerne plutôt des jeunes filles issues de milieux précaires.

     

    - la domination « ethnique » est liée au fait que l’homme pourra compter sur la vulnérabilité de jeunes filles issues des migrations, dont la conduite sexuelle est fortement stigmatisée par leur culture d’origine et qui ne bénéficiera que de peu de soutien de sa famille en cas de conflit.

    Les quatre formes de domination peuvent se cumuler (ou pas) selon les situations.

    Tout le talent de la michetonneuse est de parvenir à créer une relation où le « pigeon » va devenir affectivement dépendant d’elle. Cette dépendance, comme l’observe Albert Memmi, ne renverse pas le rapport de domination, mais elle offre la possibilité à celui qui est dominé d’acquérir une position haute. Albert Memmi, sociologue qui a puisé sa réflexion, notamment, dans l’analyse des rapports sociaux dans les sociétés coloniales, a montré, au travers de l’analyse des rapports qui unissent un maître malade et un serviteur pourvoyeur de soins et d’attentions, que le dominé pouvait conquérir une place subjectivement et socialement perçue comme estimable et même ascendante.

    La michetonneuse ne renverse pas les rapports de domination homme-femme, elle s’efforce de mettre l’homme dans un état de dépendance affective, en étant pourvoyeuse de jouissance sexuelle, mais aussi d’attentions flatteuses et affectives. Et c’est précisément cet état de dépendance affective qui fait le « pigeon ». De là, un discours des michetonneuses, qui se persuadent qu’elles sont dominantes et non « victimes », qu’elles accèdent par leur capacité de séduction à une forme de « revanche sociale ».

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    Évidemment, mettre un homme plus âgé que soi en état de dépendance psychique, n’est pas chose aisée, et pour reprendre la formule de notre collègue de l’ASE, Liliana Gil, c’est généralement la michetonneuse qui se retrouve « plumée » par son pigeon (voir son mémoire « Le pigeon michetonné, La michetonneuse plumée... », disponible sur Internet). Et pire que cela, si elles tombent sur des hommes qui ont repéré leur vulnérabilité pour mieux donner libre cours à leur fantasme de dominance, voire de cruauté.

    Zorica Kovacevic, directrice de l’association APCIS à Stains, nous a toutefois évoqué quelques parcours de jeunes filles, qu’elle qualifie de « docteurs es-michetonnage ». Il s’agit de jeunes femmes qui ont pris leur parti du michetonnage. Bien souvent issues de familles précaires et brisées par les violences conjugales, elles ont jugé que, sous tout rapport, une collection de pigeons valait mieux qu’un époux. Elles se révèlent capables de mener une « carrière » (au sens où l’entend Howard Becker) en incorporant des savoir-faire séduisants.

     

    Elles adoptent des conduites comme celle ne jamais tomber amoureuse, et mieux, de mépriser les hommes qui les sollicitent et de ne pas leur céder facilement. Certaines réussissent une forme d'ascension sociale. On trouve sur ARTE Radio, un témoignage radiophonique d’une jeune fille qui relate un semblable parcours (DIAMANT SUR CANAPÉ : L'histoire d'une ascension sociale grâce au désir des hommes – disponible sur Internet). Mais, il s’agit là d’une petite minorité.

    Le grand nombre des jeunes filles qui s’engagent dans ce genre de conduites s’en repentent et l’abandonnent très vite, percevant les dangers qu’elles recèlent.

    Mais entre les premières, pleines de ressources pour gérer les relations complexes, voire dangereuses, et les secondes qui ont assez d’estime d’elles-mêmes pour ne pas se dégrader dans des relations aussi troubles, il y a ces jeunes filles (et aussi quelques garçons), qui vont nous inquiéter et s’exposer au risque de basculer dans la prostitution.

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    Ces jeunes filles sont parfois désignées par le sobriquet de « crasseuses » par les autres michetonneuses, parce qu’elles ont des relations sexuelles sans contreparties substantielles. Elles sont plus nettement soumises aux désirs des hommes, plus enclines à multiplier les conduites à risques, en particulier les usages abusifs de substances psychoactives. Elles présentent généralement plus de vulnérabilités psychosociales. Elles grandissent, bien souvent, dans des contextes de précarité sociale, mais ce qui les caractérise c’est surtout le fait qu’elles vivent dans des familles dysfonctionnelles. Leur conduite à risque ne peut être pensée hors de ce contexte familial.

    Le Professeur Jeammet souligne que les conduites à risques permettent, inconsciemment, à l’enfant de mettre ses parents sous dépendance. Prenons un exemple simple : un enfant occupe une place de « bouc émissaire » dans sa famille, en telle sorte qu’il offre un dérivatif aux tensions intrafamiliales.

    Engagé dans une conduite à risque, l’enfant, devenu adolescent, peut, d’une certaine manière, « retourner » la situation en devenant l’objet de préoccupation de toute la cellule familiale :

     

    « à quelle heure rentrera-t-elle ? Mais où vas-tu, habillée comme ça ? Mais qui t’as payé ce sac à main Chanel ? Tu ne vas plus au lycée ? Comment ça tu es enceinte ? Tu aurais pu surveiller ta sœur ! Comment ça, tu t’en fous de ta sœur ? Tu es son père, tu pourrais la remettre au pas ? Comment ça, c’est moi qui l’ai élevée ? »

    De bouc émissaire, la michetonneuse devient le « cœur » de la famille. D’un point de vue « systémique », elle continue, comme le « bouc émissaire » (ou « patient désigné » pour reprendre la terminologie systémicienne), à servir de « dérivatif » aux tensions internes de la famille. Mais au moins, par son inconduite, la jeune fille sait « pourquoi » elle fait l’objet de rejet ; et au lieu de subir l’hostilité familiale, c’est surtout elle qui impose à présent le tempo des crises dans la famille !

    De même que la michetonneuse ne remet pas en cause les rapports de domination, mais acquiert une position haute en mettant l’homme en état de dépendance affective, la michetonneuse ne remet pas en cause l’oppression familiale qu’elle subit, mais elle acquiert la place imminente de la personne qui met toute la famille en état de dépendance, en état d’inquiétude permanent.

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    Claude Olievenstein a défini la toxicomanie comme la « rencontre d’un produit, d’une personnalité et d’un moment socioculturel ». Il ne faut pas négliger la dimension « socioculturelle » du problème. Les jeunes grandissent dans une société où l’ « hypersexualisation » a été érigée en « modèle ». La fédération des centres pluralistes de Planning Familial de Bruxelles a édité un magazine pédagogique intitulé « Des femmes et des hommes dans l’univers de l’hypersexualisation ». Ce document montre à quel point les productions culturelles, et tout particulièrement la publicité, sont passées d’une logique de « sexualisation », qui consiste à donner un caractère sexuel à un comportement qui n’en a pas par lui-même, notamment dans une finalité d’incitation à l’achat, à une logique d’hypersexualisation. Celle-ci se caractérise par une surenchère passant l’incorporation de codes issus de la pornographie, la dimension sexuelle étant de moins en moins suggérée (érotisation) pour se conformer à une exhibition caractéristique de la pornographie.

     

    Ces productions publicitaires (mais aussi dans les clips, les télé-réalités, les jeux vidéo, les films, etc.) ont un impact sur les adolescents qui, comme l’observent les auteurs du document, tendent à percevoir ces images comme une « normalité » : « ceci pose une problématique concernant les adolescents qui sont à un âge où ils veulent généralement correspondre à la norme, ressembler à leurs idoles, être populaires… Avec ce besoin accru d’être connu et reconnu, les adolescents adoptent les comportements et le look de certaines vedettes. Ils cherchent alors à gagner cette popularité en étant « sexy », tandis que ceux qui ne se retrouvent pas dans ces modèles ou ne se sentent pas de s’y conformer remettent leur identité en question ».

    Les auteurs soulignent le lien entre l’hypersexualisation et, d’une part, l’ultra-libéralisme, et, d’autre part, le « patriarcat » (nous préférons parler de « viriarcat », de domination mâle), la marchandisation des corps venant redoubler la domination masculine.

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    Dans le contexte de l’ « hypersexualisation », la conduite de michetonnage peut s’appréhender comme un « modèle d’inconduite ». Cette notion a été forgée par l’ethnopsychiatre Georges Devereux et reprise par la sociologue Véronique Nahoum-Grappe dans ses études sur les conduites d’ivresse.

    Ce qu’elle montre c’est un double discours de la société. Par exemple, d’un côté la société va vous dire : « les drogues, c’est illicite, c’est mauvais pour la santé, c’est particulièrement délétère pour les adolescents ; c’est une source de trafics et de violence dans la société… » Et d’un autre côté, la société va dire, que « la prise de drogue est une expérience intense et que vivre vraiment, c’est vivre intensément ». Au final, les discours s’annulent, et tout se passe comme si la société disait aux jeunes : « il vaudrait mieux agir selon les lois et conformément à ce qui est bénéfique pour notre santé, mais si tu as besoin de vivre des expériences intenses, parmi toutes les choses que tu pourrais faire pour te procurer des sensations intenses, consomme plutôt des drogues, car ça reste quelque chose de socialement à peu près contrôlable ».

    Concernant le michetonnage, on retrouve une ambiguïté analogue.

    D’un côté la société dit : « ce n’est ni plus ni moins que de la prostitution, et la prostitution, qui plus est avec des mineurs, c’est un délit puni par la loi. C’est aussi une atteinte à la dignité de la femme ». Mais de l’autre, avec l’hypersexualisation qui gagne de nombreux champs de la culture, en particulier la production publicitaire, les clips de musique, les téléréalités, la société semble dire : « Vivre intensément, c’est consommer, et au fond, parmi toutes les choses que tu pourrais faire pour te procurer de l’argent et vivre de la belle vie du consommateur, et bien, le michetonnage reste quelque chose de socialement à peu près contrôlable. »

     

    En somme, le discours social est ambigu et laisse entendre que le michetonnage est une manière d’accéder à une vie intense et intéressante et, c’est, justement, ce que ces jeunes filles peuvent éprouver aux cours de leurs prises de risques.

    Cette ambiguïté se retrouve au niveau de la loi.

    D'un côté, l'article 225-12 du Code Pénal prévoit des peines de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende pour les actes de prostitution avec une mineure. D’un autre côté la loi entend bien protéger le droit des adolescentes à avoir une sexualité.

    Il en résulte que la circulaire du 24 avril 2002 qui précise les condition d’application de la loi et qui affirme que « si à la suite d'une relation sexuelle entre une personne, majeure ou mineure, et un mineur de quinze ans, ce dernier se voit remettre par son partenaire un cadeau ou d'autres avantages, le délit n'est pas constitué. Ce n'est que lorsque le mineur se livre à la prostitution, même de façon occasionnelle (et donc même si le mineur ne s'est prostitué qu'à une seule reprise), que l'infraction est caractérisée, et ce quelque que soit la nature de la rémunération qui lui aura été donnée ou promise. » Il en résulte qu’il semble bien que si la michetonneuse ne se vit pas comme une personne qui se « livre » à la prostitution, elle rentre dans le cas où la loi ne s’applique pas.

    Concernant la question du proxénétisme, la loi est plus sévère encore, mais on est en difficulté pour trouver des dispositions légales qui entraveraient la possibilité d’utiliser les sites d’annonces et de rencontres à des fins prostitutionnelles.

    Conclusion

    La conduite de michetonnage, comme les autres conduites à risques, se déploie donc dans les failles du discours des adultes, les obligeant à un nouvel effort de pensée.

    L’enjeu est d’agir en protection de l’enfance et en prévention de cette conduite à risque.

    L’engagement dans cette conduite à risque va être très fortement déterminé par l’estime que l’adolescente a, ou non, d’elle-même.

    D’où l’importance accordée dans le « Guide pratique » aux stratégies de renforcement de l’estime de soi. L’action éducative doit consister dans un travail de restauration de l’estime de soi, afin de les aider à découvrir qu’elles peuvent rechercher leur propre plaisir et leur propre épanouissement, plutôt que de jouir de leur effort à rendre l’autre affectivement dépendant. Il s’agit aussi de renforcer leur capacité à décider de leur vie, notamment grâce à un travail sur la notion de consentement. Il s’agit de repérer leurs compétences et leur potentialité pour les aider à trouver d’autres manières de se valoriser.

    Mais dans certains cas, parce que la jeune fille n’entend pas renoncer à sa pratique, il convient aussi de développer des stratégies de « réduction des risques » en l’accompagnant dans la recherche d’une contraception adaptée et en l’aidant à développer des stratégies d’autoprotection et d’évitement de certaines situations potentiellement dangereuses.

    Ce type d’accompagnement n’est guère satisfaisant pour le professionnel, qui préfèrerait sans doute agir en protection, mais il doit parfois s’y résoudre pour maintenir le lien et manifester qu’il se tient prêt à apporter une aide quand la jeune fille sera décidée à abandonner sa conduite à risque.

     

    Bibliographie :

    Howard Becker, Outsider, Métailié, 1985

    Roger Caillois, Les jeux et les hommes, Folio, 2006

    Philippe Jeammet, Paradoxes et dépendance à l'adolescence, Yakapa.be, 2014 (disponible sur Internet)

    David Le Breton, Conduites à risque, PUF, 2007

    Albert Memmi, La Dépendance. Esquisse pour un portrait du dépendant, 1979

    Véronique NAHOUM-GRAPPE, Messages et représentations, in TDC (Textes et documents pour la classe) N°1082 (disponible sur Internet)

    2014, FCPPF. Des femmes et des hommes dans l’univers de l’hypersexualisation

    http://www.fcppf.be/portfolio/items/des-femmes-et-des-hommes-dans-lunivers-de-lhypersexualisation/

    07/2016, MMPCR. Regards croisés sur... Le michetonnage chez les ados : comprendre le phénomène pour repérer et agir

    http://prod-mmpcr.integra.fr/wp-content/uploads/2017/06/4-Regards-crois%C3%A9s-sur-le-michetonnage.pdf

    07/2016. MMPCR-Charonne. Prévenir le « michetonnage » chez les ados

    http://prod-mmpcr.integra.fr/wp-content/uploads/2017/07/Michetonnage-Guide-pratique-format-A4.pdf

    09/2017. ACPE. Mineurs en situation ou à risque prostitutionnels : guide pratique à l’usage des professionnels

    https://www.acpe-asso.org/page/193148-guide-pratique