En Corse, l’accès à certaines plages protégées pourrait être restreint dès l’été prochain

Chaque été, les criques turquoises attirent des foules avides de soleil. Et chaque été, le sable s’amenuise, les posidonies s’abîment, les sentiers se creusent. Le constat s’impose désormais aux élus, aux gardes du littoral et aux habitants : l’essor du tourisme n’est pas sans conséquences.

À l’horizon de la saison prochaine, un scénario gagne du terrain : limiter l’accès à certains sites sensibles. L’idée n’est pas de fermer, mais de mieux doser. Comme le résume un garde côtier: “On ne parle pas d’interdiction, on parle de jauge.”

Pourquoi ce virage?

Le littoral cumule les fragilités. Dunes piétinées, nids d’oiseaux dérangés, banquettes de posidonies arrachées pour “libérer” la plage, microplastiques échoués après des soirées improvisées. “Quand deux mille personnes débarquent en même temps, le milieu ne respire plus,” soupire une biologiste marine.

À cela s’ajoute la pression des accès motorisés: 4×4, scooters des mers, annexe contre la rive. Le bruit, l’érosion, les hydrocarbures: autant d’impacts diffus qui s’additionnent. La tentation est grande de “protéger en amont” plutôt que de réparer en aval, une réparation souvent coûteuse et parfois irréversible.

Quelles zones sont évoquées?

Sans liste officielle, des noms reviennent dans les discussions publiques, surtout les plages iconiques où la biodiversité et la fréquentation se télescopent. Les pistes à l’étude combinent quotas journaliers, réservations et navettes.

Site (exemple) Fragilités principales Mesures envisagées Période d’application Jauge indicative
Saleccia Dunes, posidonies, accès pistes Réservation, navettes, zone sans ancrage Juin–septembre 800–1 000 pers./jour
Palombaggia Erosion, surfréquentation, parkings sauvages Quota journalier, parkings régulés, sentiers balisés Mai–octobre 1 500–2 000 pers./jour
Rondinara Lagune, avifaune, mouillages Bouées d’amarrage, limite bateaux/jour, plage sans fumeurs Juin–septembre 600–900 pers./jour
Loto Habitats sensibles, arrivée par mer Billetterie bateaux, créneaux horaires, no-go zones Juillet–août 500–700 pers./jour

Ces chiffres circulent comme hypothèses de travail. “La bonne jauge se mesure finement, plage par plage, jour par jour,” insiste un technicien du littoral.

Comment s’organiser en tant que visiteur?

  • Anticiper la réservation (créneaux matin/après-midi), privilégier la navette, venir tôt ou tard, respecter les sentiers, garder les posidonies sur place, emporter ses déchets, utiliser les zones d’ancrage, éviter la musique amplifiée, choisir des plages moins connues en alternance.

“On peut garder la magie sans la foule compacte,” sourit un patron de navette. “Avec des départs cadencés, tout le monde voit la mer et la mer nous dit merci.”

Enjeux économiques et sociaux

Limiter, c’est bousculer des routines. Les restaurants, loueurs et saisonniers craignent une baisse du chiffre d’affaires. Mais une fréquentation mieux lissée dans le temps peut aussi stabiliser l’activité. “Mieux vaut 1 200 personnes heureuses que 3 000 frustrées,” glisse une commerçante. Un visiteur satisfait revient, recommande, et reste plus longtemps hors des pics.

La priorité sera d’éviter une fracture entre résidents et visiteurs. Des tarifs différenciés ou des quotas dédiés aux locaux sont évoqués. “La mer est à tous, mais certains sites n’absorbent pas tout le monde en même temps,” rappelle un élu. L’objectif: une hospitalité exigeante, pas une fermeture sociale.

Gouvernance et contrôle

Les outils changent: billetterie en ligne, capteurs de fréquentation, signalétique bilingue, médiation par des éco-gardes. “On ne veut pas transformer le littoral en parc à tickets,” prévient une responsable associative. D’où la recherche d’un équilibre: un système simple, lisible, réversible selon la météo et l’état écologique.

Côté mer, la fin de l’ancrage sauvage sur les herbiers et l’installation de bouées d’amarrage s’imposent. À terre, parkings limités, navettes électriques et sentiers balisés orientent la circulation. L’arsenal répressif restera en second rideau. “La pédagogie d’abord. La sanction quand il faut,” résume un garde.

Et après?

Au-delà de l’été prochain, c’est un modèle qui se joue. L’île assume de dire que certains trésors sont rares, donc régulés. Ce choix implique un suivi scientifique, une transparence des données, et un dialogue permanent avec les professionnels. Les ajustements seront constants: météo, feux, état des herbiers, retour des oiseaux nicheurs.

Pour les voyageurs, c’est l’occasion de réinventer le séjour: mixer plages et maquis, préférer l’aube, découvrir les villages, explorer par le train, marcher. Pour les habitants, c’est l’assurance que le littoral reste vivant et non muséifié.

“Protéger, c’est permettre de revenir,” dit une voix sur le sable. À l’heure où chaque grain compte, la mesure devient une forme d’hospitalité. Moins peut être mieux. Et une mer plus claire n’appartient à personne: elle profite à tous.