SYNERGIE - Réseau Ville Hôpital Revue Le Flyer Archives Cyberpresse

Réduction des risques

Réduction des risques - Actualité 2010

RÉDUCTION DES RISQUES - ACTUALITÉ 2010

L'actualité vue par la cyberpresse
par Emmanuel Meunier
*
Épidémiologie

Selon l’OFDT, il y aurait en France, en 2010, 230 000 usagers « problématiques ». Les « usagers problématiques de drogues » sont définis au plan européen, par l'OEDT, comme des usagers de drogues par voie intraveineuse ou usagers réguliers d'opiacés, cocaïne ou amphétamines durant l'année passée pour les 15-64 ans. 145 000 ont utilisé au moins une fois la voie intraveineuse et que 81 000 l'utilisent actuellement. Ces personnes sont marquées par la précarité, une forte morbidité psychiatrique et un usage de multiples substances, souvent destiné à supporter des conditions de vie très difficiles.
Les équipes des CAARUD (Centres d'Accueil et d'Accompagnement à la Réduction de risques pour Usagers de Drogues), ont reçus 58.000 usagers de drogue en 2008. Les CAARUD font état en ce qui concerne les caractéristiques des personnes reçues ou rencontrées, de tendances marquées :
- Un rajeunissement de leur file active : jeunes de 16-25 ans poly-consommateurs (groupes de nomades et jeunes en situation de grande marginalité) ;
- Une féminisation très forte des personnes reçues ; ces femmes ont aussi la caractéristique d’être plus jeunes que les hommes et peu sensibilisées aux pratiques à moindre risque ;

 

- Une hausse de la population de nouveaux injecteurs d’héroïne (jeunes pour la plupart d’entre eux) ;
- Une fréquentation toujours marquée des personnes issues des pays de l’est (Pologne, Hongrie, République Tchèque, Géorgie, Lituanie, Russie…). Une population d’origine indienne fréquente également un CAARUD parisien.
- L’augmentation de personnes avec des troubles psychiatriques


Parmi les usagers des CAARUD 25 % ne disposent d'aucun revenu, vivant de mendicité, prostitution ou de petit deal et 52 % d'un revenu social uniquement. Les substances les plus consommées un mois donné par ces usagers sont les opiacés (héroïne 29 %, mais aussi les traitements de substitution dans un cadre thérapeutique ou non), la cocaïne – 46 % que 6 sur 10 consomment aussi ou uniquement sous forme de crack – et les somnifères et les anxiolytiques détournés ou non de leur usage (30 %). Enfin, un tiers d'entre eux consomme de l'alcool en quantité très importante (plus de 10 verres par occasion).

Le débat sur les salles de consommation de drogues à moindres risques

Dans Le Monde du 21 janvier parait « Appel pour l'expérimentation de salles d'accueil et de consommation de drogues à moindres risques à Paris » signé par des représentants associatifs et des élus (notamment des représentant d’ASUD, Anitea, Act Up Paris, Fnars et JM Le Guen – PS, M. Heinrich - UMP, N. Mamère – Vert, C. Saint-Etienne - Nouveau Centre). En dépit des dispositifs d’accès aux soins et de réduction des risques, notent-ils, « de nombreuses problématiques persistent, telles la contamination par le virus de l'hépatite C des injecteurs et des "crackers", l'errance et la difficulté d'accès aux dispositifs de soins des populations les plus précarisées, la consommation de rue et les nuisances qu'elle engendre pour les riverains. La consommation et le "deal" perdurent depuis plus de vingt ans, en particulier au nord-est de Paris et à Saint-Denis (93), et la répression, inefficace pour endiguer le phénomène, ne fait, au mieux, que déplacer le problème en rendant les usagers de drogues les plus précarisés toujours plus inaccessibles aux dispositifs de soins. Autant d'échecs qui nous amènent aujourd'hui à demander la mise en place, le plus rapidement possible et à titre expérimental, de salles de consommation de drogues à moindres risques à Paris. »
La ministre de la santé, Mme Bachelot, commandera une étude à l’INSERM qui rendra le 24 juin un rapport relativement positif sur l’utilité des salles de consommation à moindre risque. La ministre se prononce alors pour « une concertation sur l’opportunité d’expérimenter en France de tels dispositifs », pour être aussitôt rappelée à l’ordre par le Premier ministre François Fillon, qui trouve ces dispositifs « ni utiles, ni souhaitables ». En substance, la priorité est « de réduire la consommation des drogues en France, non de l’accompagner voire de l’organiser. »
Un sondage Ifop du 19 août dernier, donnait sur 1.007 personnes interrogées, 53% favorables à  l’ouverture de ces salles de shoot.
L'Assemblée nationale et le Sénat décident le 7 septembre de créer une mission d'information parlementaire sur les toxicomanies, composée de 15 députés et de 15 sénateurs et qui réfléchira notamment à la question de l'ouverture en France de consommation à moindre risque.

Le 24 septembre l'association Élus, Santé Publique & Territoires (ESPT), association qui réunit plus de 60 villes, remet les résultats de son rapport sur le sujet et présente ses conclusions sont plutôt favorables à l'ouverture de telles structures. «Les salles de shoot constituent l'un des éléments de toute une palette d'outils pour permettre la prévention, l'accès aux soins et la restriction du trafic de stupéfiants», estime le président d'ESPT, le Dr Laurent El Ghozi, maire-adjoint (PS) à Nanterre. Pendant plusieurs mois, son association a mené, avec le soutien de la ville de Paris et du Conseil Régional d'Île de France des auditions d'experts médicaux, sociaux et juridiques. Une vingtaine d'élus Verts, UMP, Modem, Nouveau Centre, PS et PC de Paris, Marseille, Bordeaux, Le Havre, Saint-Denis, et Annemasse Nanterre ont ainsi visité les salles de shoot de Genève et Bilbao. «J'ai trouvé ces lieux très encadrés et très sécurisés tant sur le plan sanitaire que pour les citoyens qui vivent autour. On est loin de la zone de non droit», relève Laurent El Ghozi. Ils concluent qu’ « il est souhaitable que l’Etat adopte les dispositifs juridiques permettant aux collectivités qui le souhaitent de créer, au moins à titre expérimental, des centres de consommation ».
P Goujon et J-F Lamour (UMP) réplique dans Le Monde du 06 octobre par une tribune intitulée « Non aux "salles de shoot" », où ils affirment que « sortir les jeunes de la drogue, ce n'est pas leur permettre de se droguer soit disant "proprement", ni de leur en faciliter l'accès » et que « la création "de salles de shoot", prémices à la reconnaissance du statut "d'usager de drogues" puis à la légalisation dans une compromission fataliste et immorale » mettrait en cause la pérennité de la politique de réduction des risques puisque celle-ci n’est légitime que dans la mesure où elle n’est pas « incitative vis-à-vis de l'usage. Il n'en résulterait que de la confusion et du discrédit sur l'esprit même de la réduction des risques. » Dans la foulée, 77 députés et sénateurs UMP ont rendu publique une "Charte des élus contre les drogues", estimant que « les débats sur la dépénalisation et la mise en place de centres d’injection nuisent à la lisibilité du message de prévention ».

Les salles de consommation de drogues à moindres risques : une expérience européenne

La première salle d’injection supervisée a ouvert à Berne en 1986. En 2010 on dénombre 80 salles d’injection en Europe. En 2005, la Norvège met en place à Oslo son premier service d'injection supervisée, suivi l'année suivante par le Luxembourg. D'autres pays suivent l'exemple, ainsi le Canada et l'Australie ont ouvert des salles d'injection supervisées. Ces expériences européennes sont différentes dans leurs objectifs (limiter la présence d'usagers dans les rues en Suisse, améliorer les conditions sanitaires d'injection en Espagne et en Allemagne, accompagner socialement les personnes fortement marginalisées aux Pays-Bas) et dans leurs conditions d'application (restriction ou non à l'entrée dans les centres, types de drogues autorisées, règles d'administration des produits).

Certains de ces dispositifs s'adaptent progressivement à l'émergence de la consommation de crack et d'héroïne fumée avec la création des salles spécialement conçues pour fumer, avec les mêmes ambitions : consommer dans des conditions sanitaires acceptables, faciliter l'accès aux soins des usagers exclus de tout dispositif et respecter la tranquillité et la sécurité des riverains.

A Quai 9 (Genève) l’ouverture de la salle d’inhalation a effectivement été synonyme de changement chez plusieurs toxicomanes s’injectant l’héroïne, qui ont abandonné l’injection pour l’inhalation. L’inhalation représente moins de risques d’overdose, de problèmes veineux ou d’infections que l’injection. Les deux formes de consommation entraînent une dépendance, mais la fumée limite la dégradation physique. L’overdose n’est pas impossible, mais plus rare. D’autre part, la salle a permit de développer des liens avec des usagers inhalateurs qui ne venaient que ponctuellement.

La synthèse de ces différentes expériences réalisée en 2004 par l'European Monitoring Center for Drug and Drug Addiction a permis de mettre en avant une réduction des overdoses, de la mortalité, des comportements à risque en matière de transmission des maladies infectieuses (VIH, VHC), une augmentation de l'accès aux soins (traitement de substitution, sevrage, accès aux soins primaires), et une réduction des nuisances liées à l'usage de drogues dans l'espace public.

Le rapport de l’Inserm

L’étude par l’Inserm des expériences européenne va aboutir à un rapport, rendu le 24 juin, mettant en avant des points positifs et des points « douteux ».
Parmi les aspects positifs, on note :

1) l’absence d'augmentation de l'utilisation de drogues. Les centres ne favorisent pas la prise de drogue par une population de non-initiés. La diminution de l'usage chez les usagers qui les fréquente n'a toutefois pas été démontrée.
2) La diminution des nuisances sans augmentation de délinquance autour des centres. Les centres sont le plus souvent implantés dans des zones où il existe déjà une pratique de rue. En attirant les usagers dans ces espaces contrôlés, les nuisances dans les quartiers ont diminuées. Plusieurs études montrent même une diminution des actes de délinquance aux alentours des centres après leur implantation.
3) Un impact positif sur les pratiques d'injection. En fournissant des seringues neuves, du matériel propre, les injections se font dans de bonnes conditions sanitaires plus saines. Le contact avec des professionnels semble favoriser le développement de bonnes pratiques en dehors du centre.

 

D'autre part la présence de personnel qualifié (infirmières, médecins) permet de réduire la fréquence des overdoses et la mortalité associée.

4) Des populations marginales difficiles d'accès se rendent dans les centres. Les personnes désociabilisées qui échappent aux services sociaux peuvent être réinsérées via une redirection vers un centre de traitement de la dépendance ou un service de soins généraux. Les SDF qui fréquentent ces centres représentent entre 20 et 60% du nombre d'usagers.

Les doutes soulevés :
1) Les salles de consommation à moindre risque n’auraient pas d'incidence avérée sur la réduction du nombre d'usagers touchés par le VIH ou l'hépatite C.
2) La difficulté de mise en place et d'acceptation par les riverains.
3) Le développement ponctuel de trafics à petite échelle. Certains petits trafics de drogue, à très petite échelle, se seraient développés autour de certains centres. Il s'agirait toutefois de reventes entre usagers qui pouvaient préexister à la mise en place des centres.