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Cannabis

Les mangeurs de haschich - littérature et cannabis au XIXe siècle

LES MANGEURS DE HASCHICH - LITTERATURE ET
CANNABIS AU XIXème SIECLE
par Emmanuel MEUNIER, chargé de prévention au CSST Rivage

Correspondances, HS1, p. 12
 
Les mangeurs de haschich
En 1844, à Paris, se formera, à l'initiative du Dr Moreau de Tour et du poète Théophile Gauthier, une société secrète du nom de " club des hachichins ".

Moreau de Tour est un psychiatre qui a voyagé à travers l'Orient. Il a été remarqué pour ses articles sur la condition des aliénés dans la société musulmane. Il est aussi réputé pour disposer d'une réserve conséquente de haschich. En 1845 il fera paraître un ouvrage intitulé " du haschich et de l'aliénation mentale ", où il établit des liens entre le délire schizophrénique et l'ivresse cannabique. Le personnage de ce médecin apparaît au début d'une nouvelle de Gauthier, justement intitulée " le club des hachichins " (1846), où il est présenté distribuant le haschich aux adeptes du club, distribution qu'il accompagne d'un rituel : " ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis ".

Avant de présenter la nouvelle de Gauthier, il me faut apporter quelques précisions : tout d'abord, le mot " hachichin " signifie " mangeurs de l'herbe ", " haschich " en arabe.

 
D'autre part, le cannabis était, au XIXe siècle, consommé sous une forme ingérable : soit sous forme de confiture (dawamesk), soit sous forme de pastilles gingenbrées ou chocolatées. Baudelaire observe toutefois qu'" à Constantinople, en Algérie et même en France, quelques personnes fument du haschich mêlé à du tabac ; mais alors les (effets) ne se produisent que sous une forme très modérée et, pour ainsi dire, paresseuse ". Ajoutons que le mot " hachichin " désigne aussi une secte ismaélienne qui a sévie au Liban et en Syrie au XIe siècle. Les Hachichins utilisaient cette drogue comme un moyen d'approcher leur future existence paradisiaque et pour conforter leur sentiment que la mort était la chose la plus désirable. Leur " Maître " considérait l'attentat et le " martyr " comme des moyens politiques légitimes et il ne se privait pas de terroriser ses ennemis en leur envoyant des " commandos suicides ". Le mot " assassin ", en français, est d'ailleurs une corruption du mot arabe " hachachichin ". J'ajouterais encore qu'au XIXe siècle la consommation des drogues n'étaient pas illicite, les premières prohibitions datant de 1916.
Romantisme et orientalisme
Il faut aussi replacer la nouvelle de Gauthier dans le contexte de la naissance de l'orientalisme, qui est tendance du romantisme, et considérer que ce mouvement littéraire est structuré par un double mouvement : un mouvement tendant à l'exploration de la psyché et un mouvement de rejet de la modernité. Les romantiques furent des explorateurs de la psyché, mais pas au sens où l'entendrait un psychanalyste, car s'ils explorent la psyché, c'est pour produire des trouvailles poétiques et nullement pour produire une science. Les romantiques fabriquent plutôt ce que l'on pourrait appeler une " proto-psychanalyse ", une analyse du fonctionnement de la psyché dont la finalité n'est pas la connaissance, mais l'exploration de nouvelles potentialités créatrices.
Le romantisme est aussi un rejet de la modernité bourgeoise. Certains romantiques expriment leur nostalgie pour des époques précapitalistes, par exemple pour les sociétés médiévales ou agraires.
 
Et l'Orient de Gauthier c'est " les Mille et une nuits ", c'est un Orient perdu, aussi perdues que le sont ces sociétés précapitalistes qui font rêver d'autres romantiques. Peu importe l'objet de nostalgie, ce qui unit les romantiques, c'est le rejet de la marchandisation de l'existence et en tout premier lieu, celle la culture. Ce rejet est exprimé avec beaucoup d'ironie par Gauthier dans une nouvelle intitulée " La mille et deuxième nuits ". Au début de la nouvelle, Gauthier se décrit dans un état de voluptueuse vacuité : " le sentiment de la vie réelle m'abandonnait peu à peu, et j'étais enfoncé bien avant sous les ondes de cette mer d'anéantissement où tant de rêveurs orientaux ont laissé leur raison, déjà ébranlée par le haschich et l'opium ". Le poète est dérangé dans sa quiétude par Schéhérazade elle-même qui vient lui mendier une histoire, car elle n'en a plus à raconter et sera conséquemment exécutée par son époux, " plus affamé de contes que jamais. "
Rejet de la modernité capitaliste
Schéhérazade doit inlassablement satisfaire la " curiosité " de son maître, car sa " curiosité seule peut faire contrepoids à sa cruauté ". Gautier lui répond : " - Votre sultan Scahriar, ma pauvre Schéhérazade, ressemble terriblement à notre public ; si nous cessons un jour de l'amuser, il ne nous coupe pas la tête, il nous oublie, ce qui n'est guère moins féroce Votre sort me touche. "
 
Suit, alors, un exposé sur des misères du poète contraint à se faire " feuilletoniste " pour survivre. La Schéhérazade de Gauthier n'est pas seulement une femme-chose entre les mains du sultan, elle est l'incarnation de la marchandisation de la culture, car le propre du marché est d'exiger sans cesse, tel Scahriar, des "nouveautés ", soit sous la forme de biens consommables, soit sous la forme de productions culturelles.
Gauthier et le club des Hachichins
La nouvelle de Gauthier intitulée " Le club des Hachichins ", parue en 1846, est la relation d'une expérience d'ivresse cannabique. Gauthier va trouver grâce à l'expérience du haschich la possibilité de faire émerger un narrateur qui aurait perdu son identité, ainsi que la notion de l'espace et du temps. Le narrateur du " Club de hachichins " entraîné par la puissance de ses rêveries, sent d'abord son Moi s'abolir. Il décrit comment, contemplant une frise, il en vient à s'identifier à l'une des nymphes qui y est représentée, puis comment il s'imagine terrorisé et fuyant devant un très libidineux dieu Pan. Troublé d'avoir le sentiment d'avoir perdu son identité sexuelle, il tente de se ressaisir et s'inquiète de l'heure. C'est alors, que dans une nouvelle rêverie, surgissent des hommes en noir. Ils annoncent et commentent la mort du temps sur un ton d'une banalité choquante, s'échangeant des : le temps " était bien vieux, mais je ne m'attendais pas à cet évènement ; il se portait à merveille pour son âge ", " l'éternité est usée, il faut bien faire une fin "…

 
Le narrateur tente alors de fuir le club des hachichins, mais l'espace dans lequel il se meut ne lui est plus familier et son corps lui semble incapable de se mouvoir. L'objectif de Gauthier est de créer un narrateur dont la conscience ne tiendrait plus dans ses limites habituelles, une conscience émancipée des contraintes de la représentation, incertaine des limites de notre moi et des limites spatio-temporelles.
L'exploration de la psyché par les romantiques vise moins l'exploration de la psyché elle-même que l'exploration de possibilité narrative. L'auteur est un " joueur " qui explore le fonctionnement possible de la psyché, si celle-ci parvenait à se libérer des contraintes qui structurent notre conscience habituelle. Le club des hachichins est finalement un espace ludique, où l'on joue à se réunir comme le ferait des conspirateurs et où l'on joue à perturber sa conscience habituelle. Ce club ne peut manquer d'évoquer les activités ludiques du groupe surréaliste, ses séances de somnambulisme, de spiritisme ou ses jeux de " cadavres exquis ".
Nerval et le calife al-Hakem : cannabis et schizophrénie
Gérard de Nerval est un ami de Gauthier, un condisciple ; " nos coeurs étaient frères " écrira Gauthier. Nerval va explorer la question du lien entre délire schizophrénique et ivresse cannabique, question qui est au centre du traité de Moreau de Tour. Nerval écrit entre 1840 et 1850, son " Voyage en Orient ". Il contient une nouvelle intitulée " Histoire du calife Hakem ".

En voici un résumé : le jeune calife Hakem, de la dynastie de Fatimide, règne sur le Caire au XIe siècle. Intronisé dans son enfance, l'essentiel des pouvoirs est concentré entre les mains du régent, son vizir. Etre nocturne, il erre chaque nuit revêtu d'une tenue de mendiant. Une nuit, il découvre une échoppe où se réunissent des sabéens, qui y consomment de l'alcool et du haschich. D'abord outré par ces usages impies, il se laisse peu à peu convaincre d'expérimenter le haschich qui lui sera présenté sous la forme d'une " pâte verdâtre où trempait une spatule d'ivoire ".

 

L'ivresse cannabique déclenche chez le jeune calife un délire, celui d'être un dieu enfermé dans une enveloppe charnelle, délire qui l'autorise bientôt à concevoir la possibilité de réaliser un désir qu'il s'efforçait jusqu'alors de repousser : celui d'épouser sa sœur, la belle Sétalmulc. Dans un contexte d'agitation, de disette et d'agression étrangère, la sœur affolée et le régent vont mener une révolution de palais, puis faire assassiner Hakem.

Dans ce conte, le haschich intervient comme un moyen, pour Hakem, d'entretenir son propre délire. Il lui arrive en effet de s'apaiser et de retrouver un sentiment de normalité. " En songeant davantage, pourtant, écrit Nerval, il sentait bien qu'il était homme comme par le passé ; l'hallucination n'ajoutait plus à sa certitude d'être un dieu, la confiance d'une force surhumaine. " Allons, se dit-il, prendre conseil de l'extase. " Et il alla s'enivrer de nouveau de cette pâte merveilleuse. ".

Le délire, le corps, l’amour et le sacré
Ce que Nerval veut mettre en lumière en évoquant ces moments où " Hakem arrivait par instant à douter de lui-même, comme le fils de l'homme au mont des Oliviers ", c'est à quel point la sortie du délire peut-être est plus angoissante que le délire lui-même. Car celui qui s'imagine être un dieu dans un corps humain, conserve au moins le sentiment d'avoir un corps, alors que la sortie du délire le plonge dans l'angoisse d'une désincarnation. Le lien entre schizophrénie et ivresse cannabique structure la nouvelle : l'indifférenciation liée au thème de l'inceste est redoublée du thème du " double " introduit par le personnage de Youssouf, jeune homme qui présente une ressemblance physique avec Hakem.
L'autre motif développé par Nerval à propos du haschich est celui de son pouvoir d'exacerbation de la sensibilité, notamment amoureuse. Ce lien entre haschich et sentiment amoureux est notamment affirmé par le personnage d'Avicenne. Le célèbre médecin, de passage au Caire, est invité à l'hôpital pour examiner Hakem que sa sœur vient de faire interner. Avicenne ne se laissera pas abusé par l'apparente lucidité d'esprit qu'affecte le jeune calife, qui invoque un excès de haschich, pour expliquer son trouble " passager ". En le questionnant habilement, Avicenne ne tarde pas à apporter les preuves de la folie d'Hakem. Et pour conclure, il donne une leçon à ses collègues sur le haschich, au cours de laquelle il affirme qu'il est question de " hachichot " dans le " Cantique des cantiques ". L'amour, comme le haschich, ne procure-t-il pas une forme d'ivresse ?
 

Cette " citation " du Cantique est tout à fait fantaisiste, mais il est révélateur que Nerval associe le haschich à un texte sacré qui relate les amours impossibles de Salomon et de la Reine de Saba.


Peu avant la rédaction de la nouvelle, Nerval est tombé éperdument amoureux de Salèma, une jeune fille druze. Après avoir vaincu tous les préjugés, il avait obtenu des fiançailles officielles. Le projet de mariage a pour Nerval une signification mystique, car il a entrepris une recherche sur des liens entre la religion des druzes et la philosophie des francs-maçons. Il affirme que nombre de Druzes sont des descendants de chevaliers croisés et que la Franc-maçonnerie a une filiation avec l'ordre du Temple ; l'étude comparative des deux sectes lui fait penser que druzes et Francs-maçons seraient en quelque sorte des… " doubles ", l'un étant le miroir oriental de l'autre et l'autre son miroir occidental. Le projet de mariage sera interrompu, car Nerval doit gagner Constantinople pour y être soigné d'une fièvre. Nerval convalescent se " libère " peu à peu de son amour et finit par rompre ses fiançailles avec la belle orientale. Dans son Voyage, Nerval écrivit à propos de son projet de mariage : " Puisqu'il est convenu, qu'il n'y a que deux sortes de dénouements, le mariage ou la mort, visons du moins à l'un des deux ". Ce mariage était tout sauf le projet de créer un lien avec une femme, il était un dénouement, une tentative de résolution d'une énigme. On sait que le 26 janvier 1855, Nerval est retrouvé pendu.

Baudelaire et les " badauds du monde intellectuel "
Baudelaire dédiera ses " Fleurs de mal " à Gauthier, le " poète impeccable ", ce qui s'entend dans un sens théologique : incapable de pécher. Tout particulièrement, Gauthier n'a jamais sacrifié au culte de la morale. Le projet de Baudelaire est d'émanciper la conscience des pesanteurs de la morale bourgeoise. Baudelaire voulait donner à la vie moderne l'intensité et la grandeur de la tragédie ancienne. Il aspire, dans un texte sur le Salon des peintres de 1846, à l'avènement de héros sublimes et païens, mais vêtus de redingotes noires, " habit " nécessaire de notre époque, souffrante et portant jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d'un deuil perpétuel ". L'homme moderne est celui qui sait, comme les anciens, qu'il n'est qu'un jouet entre les mains de l'impondérable et qui porte le deuil d'un monde disparu où régnait l'ordre du Père. Dans les " Paradis artificiels ", paru en 1860, Baudelaire distingue les drogues qui révèlent à l'homme sa condition précaire et celles qui la lui dissimule.
 

L'alcool et l'opium entre dans la première catégorie, le haschich dans la seconde.


L'alcool et l'opium fabriquent des Dionysos, des ménades et des Orphée modernes qui traversent des enfers citadins.


Et derrière l'éloge de l'alcool, il y a sa fascination pour l'univers d'Edgar Poe, dont il fut le traducteur ; et derrière l'éloge de l'opium, il y a sa fascination pour l'univers de De Quincey qu'il traduit abondamment dans son essai sur l'opium. Ces drogues et ces traductions sont pour lui l'occasion de nouer des liens fraternels avec ces auteurs. S'agissant du haschich, il en va tout autrement. Son texte sur le haschich, passé une première partie très descriptive, se révèle être une charge contre les " hachichins " modernes, qualifiés de " badauds du monde intellectuel ".

Le haschich, drogue de l’auto-affection
Le haschich est une drogue qui fait enfler le moi, qui le rend hyperbolique. En abaissant le seuil d'anxiété, le haschich permet au premier venu d'aborder les graves questions qui l'angoisseraient en temps normal. Il note ironiquement : le haschich, " c'est une béatitude calme et immobile. Tous les problèmes philosophiques sont résolus. Toutes les questions ardues contre lesquelles s'escriment les théologiens et qui font le désespoir de l'humanité raisonnante sont limpides et claires. Toute contradiction est devenue unité ". Avec le haschich on s'achète " une raison qui triomphe " sans combat et sans souffrance. L'hachichin entreprend sans douleur un travail d'introspection.
 
Il se laissera d'autant facilement gagner par " le remord " que celui-ci ne lui coûte rien, et pire, il en tirera des bénéfices, car le remord, ce " singulier ingrédient du plaisir ", conduit l'homme s'admirer pour ses qualités morales.
Le haschich est un produit en parfait accord avec l'hypocrisie bourgeoise qui permet au sujet de se mystifier, de dissimuler son individualisme forcené en se peignant sous les traits d'un être moral. Le haschich est la drogue de l'auto-affection, une drogue qui fait de vous " un roi que les passants méconnaissent ".
Alfred Jarry et le club des Assassins
Alfred Jarry, auteur fort connu pour son Ubu roi, publie en pleine affaire Dreyfus, " Les jours et les nuits, roman d'un déserteur ". Le haschich y intervient de deux manières : d'une part comme un moyen d'émanciper l'esprit des contraintes de la raison rationalisante et d'autre part, comme un moyen d'entretenir le sentiment de la présence de l'être aimé grâce au pouvoir hallucinatoire du haschich. Ce dernier thème a déjà été exploré par Nerval, au travers du personnage d'Avicenne mais aussi de Youssouf qui s'abandonne au haschich pour convoquer l'image d'une belle inconnue. Dans un chapitre intitulé " les propos des assassins ", Jarry produit un texte singulier, annonciateur de l'écriture automatique des surréalistes et d'un théâtre qui donnera licence à l'absurde, par exemple chez Beckett ou Witkiewicz. Ce texte est influencé par les études de Maury et d'Hervey de Saint-Denis sur les rêves.
 

Ces auteurs analysent les rêves comme une activité de la pensée émancipée des contraintes logiques qui nous sont imposée à l'état de veille, émancipation qui favorise des associations d'idées inattendues. Dans ce chapitre dit du " propos des assassins ", les personnages entreprennent un dialogue où les liaisons entre les idées sont ténues. Tel ce passage entre le jeune médecin Nosocome et le poète Pyast :


Nosocome : L'enfer est de l'espace à dix dimensions
Pyast : Passe tes dimensions, il y en a neuf honorables (les 9 cercles)
Nosocome : Il y a les trois plus le creux… (les 3 dimensions de l'espace)
Pyast : Le pneu… (le pneu est un cercle creux)
Nosocome : Le temps… (le temps cyclique, l'éternel retour)
Pyast : Et réciproquement. Le présent a les dimensions de l'espace.
Nosocome : La logique c'est le marteau du raisonnement.

Jarry et la toxicomanie
Dans ce roman, écrit dans une veine symboliste, l'hallucination joue aussi un grand rôle. Le personnage de Sengle est un soldat qui s'efforce de se faire réformer, et qui ne supporte les jours qui passent qu'en faisant surgir en lui, l'image hallucinatoire d'un être aimé, son jeune frère, son " double ", nommé Valens. Il n'échappe pas aux connaisseurs de l'œuvre de Jarry (N. Arnaud, Alfred Jarry, La table ronde, 1974) que cet "adelphisme " (amour du frère) évoque un amour homosexuel, un amour impossible à assumer, où l'acte charnel est impossible. Sengle, une fois réformé, retrouvera d'ailleurs son frère Valens, l'embrassera sur la bouche, en perdra l'esprit, et terminera ses jours à Sainte-Anne. L'impossibilité à vivre son homosexualité est un élément déterminant de l'alcoolisme et de la toxicomanie (au haschich, à l'éther et l'opium) de Jarry.
 
Puis, de son enfermement progressif dans une forme d'existence où il tentera d'incarner " dans la vie " le Père Ubu, l'ineffable et odieux personnage qu'il avait créé " pour la scène ".

C'est au cours de son service militaire, donc, que Jarry découvre le haschich, grâce à un soldat, interne des hôpitaux dans le civil, du nom de Maurice Dide, futur médecin-chef des asiles, docteur es lettres et auteur de plusieurs ouvrages de psychiatrie. Les deux hommes se lient d'amitié et combattent ensemble l'abrutissement inhérent à la vie de caserne. Dide apportera son aide à Jarry afin qu'il simule au mieux les pathologies susceptibles de le faire réformer. Ces épisodes de vie hospitalo-militaire nourrissent le roman et Dide y apparaît sous le nom de Nosocome.

Le temps et l’hallucination
La parenté entre ivresse cannabique et état amoureux tient à leur analogue puissance hallucinatoire. Sengle, l'amant esseulé, est envahi par l'image de l'être aimé. Il découvre alors que " la vraie cause métaphysique du bonheur d'aimer " n'est pas dans la communion de deux êtres, mais dans une " jouissance " liée à l'hallucination de l'image de l'être aimé. L'hallucination de cette image permet " de vivre deux moments différents du temps en un seul ", puisque l'hallucination est simultanément une image présente et une image remémorée. Expérience " métaphysique ", conclu Jarry, car, la coïncidence des deux temps, " passé " et " présent ", implique une sortie du temps linéaire, et par conséquent elle permet de " vivre authentiquement un moment d'éternité, soit toute l'éternité, puisqu'elle n'a pas de moment ". La logique est bien le marteau du raisonnement ! Jarry créera d'ailleurs une nouvelle science du nom de pataphysique et énoncera nombre d'axiomes et de théorèmes, l'un des mieux démontré, étant celui qui prouve que la surface de Dieu tend vers zéro.
 

Mais par delà les jeux avec la logique, Jarry se serra interrogé sur l'hallucination, comme moyen d'accéder à la jouissance, avant que Freud ne parle de satisfaction hallucinatoire des désirs dans les rêves.


L'usage du haschich au XIXe siècle un moyen somme toute ludique de perturber la conscience, de neutraliser les défenses du moi et de dépasser les contraintes logiques et morales afin d'entrevoir un esprit lancé " en roue libre ".

Si les recherches des poètes et des psychanalystes sont dissemblables, en raison de fins distinctes, il n'en reste pas moins que Freud, parce qu'il était un homme créatif, a su faire ce travail de libération de son propre esprit vis-à-vis des contraintes morales et logiques de son temps, et l'on sait à quel point, l'art, les mythes et la littérature ont contribué à ce travail de libération.

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