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Violence

Prévenir la violence entre usagers et professionnels de première ligne 1/2

PRÉVENIR LA VIOLENCE ENTRE USAGERS ET PROFESSIONNELS DE PREMIÈRE LIGNE 1/2
Réflexion à partir d’expériences formatives auprès de professionnels de la Seine-Saint-Denis

Emmanuel Meunier, chef de projet à la MDPCR, Conseil Général de la Seine-Saint-Denis.
Martin Bakero Carrasco, Univ Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France ; Univ Diego Portales, Magister de Psicoanalisis, Santiago, Chile
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Sommaire de la 1ere partie

Contexte de mise en place d’une formation sur la prévention des situations de violences.

I. Développer une habileté à communiquer en équipe sur les situations de violence

1. Lever des obstacles à l’échange sur les situations de violence : surmonter les effets de censures

A. Le « pacte de dénégation »

B. La dégradation du langage

C. L’invasion de l’imaginaire par les fantasmes qu’inspire la « perversion »

2. Développer une habileté à échanger sur les situations de violence, mais sans fétichiser les mots

A. Le Lexique : les mots forment une palette de couleurs

B. Avoir un rapport créatif au langage

C. Développer la confiance mutuelle

Contexte de mise en place d’une formation sur la prévention des situations de violences

La Mission départementale de prévention des conduites à risque de Seine-Saint-Denis (MDPCR) est un centre de ressource dont le rôle est de venir en appui aux professionnels du social, de l’éducatif et du secteur sanitaire du département lorsqu’ils sont en difficultés face aux conduites à risque de leurs publics. La notion de conduites à risque permet de penser un champ mitoyen à celui de la protection de l’enfance, où le sujet est moins mis en danger par son environnement, qu’auteur, dans un contexte de vulnérabilités sociales et psychoaffectives, de mises en danger de soi par des pratiques à risques, des conduites auto et/ou hétéro agressives et/ou des conduites de rupture avec leur environnement. La MDPCR propose sur ces thématiques des formations, des outils de prévention ainsi que des appuis aux expériences innovantes.

Parmi les demandes adressées par les professionnels de terrain, celle de la prévention des situations de violence, revient fréquemment, d’où la mise en place d’un module de quatre jours de formation, qui a été élaborée par Martin Bakero Carrasco, psychologue et psychanalyste, et Emmanuel Meunier, chef de projet à la MDPCR. Cette formation a été intitulée : « Lexique de la violence, des maux aux mots, de l’interdire à l’entre-dire. »

L’objectif de la formation « Lexique de la violence, des maux aux mots, de l’interdire à l’entre-dire » est de réassurer les professionnels en les aidant à prendre conscience des compétences qu’ils mettent déjà en œuvre, au quotidien, pour contenir les violences. 

Il s'agit aussi de les aider à développer une intelligence collective pour que les équipes deviennent porteuses de stratégies de prévention. Cette intelligence collective suppose une habileté à dialoguer et à échanger sur les situations de violence, d’où une place particulière accordée à la question du langage au cours de la formation. Toutefois, bien d’autres compétences entrent en jeu dans la prévention des situations de violence, en telles sortes que la formation valorise des postures professionnelles individuelles et collectives qui ont des effets d’apaisement.

Une cinquantaine de stagiaires ont participé à trois ateliers. Les outils de formations ont été évalués avec les participants et réajustés à partir de leurs observations, en telle sorte qu'a émergée une démarche formative où les apports théoriques ont été ponctués de travaux ludiques, collectifs et participatifs.

A la recherche de métaphores qui permettent, sans le figer, de synthétiser notre propos, nous avons été amenés, peu à peu, à élaborer une métaphore inspirée par l'œuvre de Karl Marx et que nous avons intitulée la métaphore du « capital de violence », que nous présentons dans la dernière partie de l'article. 

I. Développer une habileté à communiquer en équipe sur les situations de violence

1. Lever des obstacles à l’échange sur les situations de violence : surmonter les effets de censures

Notre premier constat fut celui d’une difficulté des professionnels à parler des situations de violence qu’ils subissaient au sein de l’espace de travail, et nos échanges avec les stagiaires nous ont conduit à repérer trois effets de censure de natures différentes.

A. Le « pacte de dénégation »

Le premier effet de censure peut être rapporté à un « pacte de dénégation » [Kaes, 1976], c’est-à-dire un silence partagé nécessaire au maintien de l’unité du collectif de professionnel. Comme l’affirme un proverbe anglais, « on ne parle pas de sexe et de politique à table pendant les dîner de famille » ou bien encore, on n’évoque jamais la liaison du Directeur avec sa secrétaire… Il est des faits bien connus de tous au sein des groupes, mais que chaque membre passe sous silence, d’une part, pour protéger la cohésion du groupe et, d’autre part, pour s’affirmer à la bonne intégration au groupe.

Le problème, ici, est que les actes de violence peuvent être intégrés au « pacte de dénégation ».

 

Dans ce cas, chacun s’emploie à les relativiser ou même à les dénier, notamment parce que la survenue de la survenue de la violence affecte la bonne image que le groupe de professionnels a de lui-même : si nous sommes de « bons professionnels », « compétents », ce genre de chose n’arrive jamais ! A moins qu’il y ait, de l’avis général, un « mauvais professionnel », un incompétent, qui génère justement ce type d’évènement. La crainte d’évoquer ces faits s’organise autour de la peur des agressés d’être perçus comme incompétents, par la crainte de ceux qui ne le sont pas d’être suspectés d’entretenir des liens de connivence déloyaux avec le public, par la crainte de mettre au jour des dysfonctionnements du service, de provoquer un clivage entre professionnels qui ne partageraient pas la même analyse des phénomènes de violence ou de tendre les relations avec une hiérarchie qui craint d’être mise en cause pour n’avoir pas donné à son personnel les moyens suffisants pour endiguer la violence... Au travail, il peut y avoir une multitude de « bonnes » raisons d’éviter à éluder la question.

B. La dégradation du langage

Un second effet de censure est produit par un effet de dégradation de l’usage de la langue. Victor Klemperer, dans son « LTI, la langue du IIIe Reich » [1947] et George Orwell, inventeur de la « novlangue » dans son roman « 1984 » [1949], montrent que l’on peut censurer sans couper la parole et sans caviarder les textes : il faut pour cela dégrader la langue pour faire en sorte qu’elle ne permette plus aux individus de communiquer efficacement, de se comprendre et de décrire subtilement les faits et les ressentis. Parmi les stratégies de dégradation de la l’usage de langue, l’euphémisation tient une place de choix. On déniera l’existence même de la violence, en parlant de « stress au travail », pour sous-entendre que le problème vient du professionnel qui ne sait pas gérer son stress. Où on la requalifiera avec des terminologies issue de jargons juridiques ou « psy » (incivilité, troubles du comportement) qui ont pour effet de convaincre le professionnel de terrain qu’il n’est pas qualifié pour penser les situations de violence qu’il rencontre.   Mais nous avons été surtout frappés par la prégnance d’une sorte de « novlangue » caractérisée par l’usage inflationniste du mot « violence. » Et cela, alors même qu’il existe dans la langue française des centaines de mots pour parler subtilement de la violence. Ce que nous avons pris le temps de vérifier en rédigeant un « Lexique de la violence » - que nous mettons à disposition des stagiaires de la formation - et qui contient plusieurs centaines de mots, commentées et analysées, parmi lesquelles :

Abuser, Affrontement, Autoritarisme, Bouc émissaire, Chahut, Colère, Combativité, Conflit, Cruauté, Culpabiliser, Défier, Destructivité, Dominer, Exclure, Fureur, Grossièreté, Haine, Harceler, Humilier, Indifférence, Insolence, Intimider, Lyncher, Manipuler, Mépriser, Provocation, Racisme, Révolte, Rivalité, Sadisme, Stigmatiser, Transgresser, Venger, Violence institutionnelle, Xénophobie, Zizanie...

Quel est le sens de cette dégradation dans l’usage de langue ? Quand on s’efforce de nommer subtilement les processus à l’œuvre dans une situation de violence concrète, quand on use des ressources qu’offre la langue... nous redécouvrons « l’humain. » Dans une situation de violence il y a des sentiments, des émotions, des souffrances, des rapports de forces, des rapports de dominations, des emballements... L’usage inflationniste du mot « violence » a pour effet d’abraser cette part « humaine » (même si cette part « humaine » n’est pas la meilleur part de l’homme) inhérente aux situations de violence. On découvre alors que le mot « violence » a une fonction analogue, dans notre société laïque, à celle du mot « mal » ou du mot « péché » dans la société théocratique : le mot « violence » désigne ce qui blesse notre représentation de l’homme, de même que le péché et le mal est ce qui déplaît à Dieu. L’usage inflationniste du mot violence nous permet de faire l’économie d’une confrontation avec cette évidence : la violence est humaine, et par conséquent, elle nous anime nous aussi.

C. L’invasion de l’imaginaire par les fantasmes qu’inspire la « perversion »

Un troisième effet de censure est lié à un effet de surinterprétations des situations de violence. Nous baignons dans un contexte culturel où l’image du « pervers » et du « psychopathe » joue un rôle croissant, comme en témoigne les séries télé qui regorgent de cadavres découpés, les romans qui citent de travers la « banalité du mal » d’Arendt [1966] pour nous faire croire à la fable du tortionnaire qui logerait en monsieur et madame « tous le monde », dans les journaux télévisés qui nous jettent au visage l’horreur du monde sans la médiatiser par une parole à même de l’analyser. Last but not least, certains discours politiques s’emploient à amplifier nos angoisses à des fins toutes électoralistes. Ce contexte culturel nous pousse à inférer des intentions cruelles et destructrices, traversées par une « jouissance », une « extase » à faire le mal, lorsque nous analysons les manifestations violentes dont nous sommes témoins. Alors même que, dans les faits, les motifs des violences sont généralement très petitement humains : il y a des gens en colère, des gens envieux, des gens indignés, des gens qui croient qu’on va les agresser et donc qui agressent, etc...

Il importe de prendre de la distance avec ce contexte culturel, en le reconnaissant comme une production sociale et historique propre à notre époque. Par le passé, lorsqu’à la fin de l’antiquité le travail esclave disparaît et que les hommes deviennent de plus en plus étroitement dépendant de la force de travail d’animaux encore mal domestiqués, la « bestialité » a émergé comme la grande figure du mal. L’imaginaire est alors envahi de loup-garou et de sorcières qui mutent en chat, et la démonologie dévoile un bestiaire peuplé de chimères infernales. A partir du XVIIIe siècle, quand les conditions matérielles d’existence rendent les hommes étroitement dépendants des machines, émerge la figure du « démiurge destructeur ». L’imaginaire se peuple alors de savants fous, tel Frankenstein et Némo, de personnages de l’ombre qui hourdissent de savantes machinations, d’extra-terrestres qui détiennent une puissance technologique absolue et de pétroleuses et d’anarchistes qui activent des machines infernales.

 

Nous dépendons de plus en plus étroitement de l’image, de la spéculation, des médias, des outils de communication ainsi que de mondes « virtuels » que nous sommes loin de maîtriser, bref, nous qui vivons dans un monde où la réalité et sa représentation se compénètrent. Dans notre monde émerge nécessairement une figure du mal qui prend la forme d’êtres doués d’un pouvoir de manipulation de nos représentations et de notre image, et qui en usent pour réaliser leurs fantasmes.

Il ne s’agit pas de nier ici l’existence des pervers et de déclarer infondée l’angoisse qu’ils nous inspirent. Après tout la « bestialité » s’est « incarnée » chez les huguenots et les catholiques qui s’entre-égorgèrent comme des moutons, dans la figure de l’Amérindien qui sera exterminé comme un nuisible ou celle de l’Africain qui sera transformé en bête de somme.

Le « démiurge destructeur » s’est « incarné », dans la guerre mécanisée, le consortium du goulag qui exploitait les zeks jusqu’à la mort, les camps-abattoirs humains des hitlériens ou encore dans la puissance destructrice d’Hiroshima.

Nous avons certainement de très bonnes raisons de craindre l’avènement d’une puissance capable de manipuler notre représentation du monde et de notre image. Les « armes de destructions massives » fantasmatiques et les « ennemis invisibles » que l’on invoque pour justifier des guerres là pour nous rappeler la fragilité de nos mécanismes de défense face à ce type de manipulation.

Mais, dans le concret du travail quotidien, le professionnel rencontre d’abord et avant tout des gens en colère, des personnes qui, a tord ou à raison, se sentent humiliées, des gens jaloux, des rivaux, etc., bref, des situations banalement humaines.

Ce lexique est donc un outil conçu pour aider le professionnel à déjouer les effets de censure, ceux qui pèsent sur lui-même comme ceux qui pèsent sur le collectif de travail.

2. Développer une habileté à échanger sur les situations de violence, mais sans fétichiser les mots

L’enjeu est de créer les conditions par lesquelles un collectif de travail consent à aménager un espace de dialogue sur les situations de violence qu’elle rencontre.

Le problème est que ces situations sont chargées d’affects pour les professionnels qui y ont été directement exposés, mais aussi pour tous les autres, dans la mesure où la situation perturbe, d’une part, l’image que le collectif de travail a de lui-même et, d’autre part, les représentations que chacun des professionnels se fait de la violence.

Cet espace d’échange est facilité si le collectif de travail s’attache à prendre le temps de décrire les situations de violence, c’est-à-dire s’efforce de distinguer les faits du ressentis, les représentations des acteurs de celles des témoins.

 

Cet effort descriptif induit une prise de distance avec la recherche « d’explications » et par conséquent prévient l’irruption intempestive du jugement, de la stigmatisation, de l’étiquetage qui fabrique à son tour de la violence. Car, dès que l’on s’efforce de décrire, on délaisse le simplisme pour apercevoir des « tresses causales » [Levet, 2011, p. 14], c’est-à-dire, non seulement de la multi-causalité, mais, aussi le fait que chaque « brin » causal est en interaction avec les autres et n’est actif qu’autant qu’il est inclus dans la « tresse. » Cet espace d’échange suppose aussi une intelligence collective, c'est-à-dire une conviction partagée qu’il y a des enseignements collectifs à tirer des situations de violence rencontrées et que l’on a intérêt collectivement à élaborer collectivement sur celles-ci pour prévenir leur envenimement. 

A. Le Lexique : les mots forment une palette de couleurs

Les mots sont porteurs de significations plurielles et ne sont donc par toujours compris de la même manière par chacun de nous. Nombre d’articles du Lexique montrent la richesse de sens et la diversité d’emploi d’un même mot. Avec des mots, utilisés sans définition claire, on peut donc créer de l’incompréhension et peut-être ajouter de la violence à la situation de violence.

Les mots sont comme une palette de couleurs. Pour peindre, il faut parfois mélanger des couleurs et en créer de nouvelles. La totalité des mots du Lexique, même s’il était exhaustif, ne suffirait pas à décrire la totalité des situations de violence possibles. Il faut donc nuancer, et s’autoriser à forger des nouveaux mots !

La lecture du Lexique, par ses retours sur l’étymologie, révèle la créativité du langage : quand les hommes furent confrontés à des formes de violence qui leur étaient inconnues, ils utilisèrent divers procédés. On en reconnaîtra ici quelques uns :

- Le procédé déonomastique consiste à créer un mot à partir d’un nom propre : Dracon a donné draconien, William Lynch a donné le mot lyncher, Machiavel, machiavélique, Mani, manichéisme, Leopold von Sacher-Masoch, masochisme, le dieu Pan, panique, Donatien Alphonse François, comte de Sade, Sadisme... Ce procédé se retrouve dans le langage familier, par exemple, lorsque l’on dit à quelqu’un « ne fais pas ton Untel. »

- Le procédé onomatopéique consiste à créer un mot en imitant des sons. Ainsi le mot barbare vient de « bar-bar » représentant les sons grossiers et incompréhensibles prononcés par des hommes qui parlent une langue incompréhensible ; le mot bisbille imite le « pssi-pssi » que font les médisants et les querelleurs lorsqu’ils chuchotent ; persifler imite le « pffff - ssssiii » mêlant le mépris et le sifflet ; et traquenard imite le « tracata » du galop des chevaux des assaillants qui fondent sur vous. Ce procédé se retrouve dans le langage familier, par exemple, quand on dit « il lui a scratché la tête » (onomatopée désignant le décollement).

 

- Le procédé qui consiste à rapporter une forme de violence à des phénomènes physiques, chimiques ou organiques. Ainsi, acrimonie renvoie au latin acrimonia (âcreté), causticité au latin causticus (qui brûle, qui corrode), colère au cholera et à la kholê des grecs (bile), envenimer au venin, fielleux renvoie au latin fel (sécrétion du foie). Ce procédé qui fait appel à la chimie se retrouve dans des expressions du type « il l’a explosé, pulvérisé ».

- Le procédé qui consiste à construire un mot à partir de mots évoquant des mouvements : agresser vient du latin aggredi (aller vers, marcher de l’avant) ; bousculer est formé des mots du français moyenâgeux bousser (heurter) et culer (marcher à reculons) ; chahut à partir de cachucha (danse andalouse) ; défoulement à partir de l’ancien français defuler (fouler aux pieds) ; insulter signifie littéralement « sauter dedans » (le sultare latin – sauter - dérivant de saltare – danser) ; révolter, étymologiquement, signifie donc « re-tourner. » Ce procédé se retrouve dans des expressions du type « il l’a coursé ».

- Le procédé qui consiste à créer un mot à partir d’un signifiant qui euphémise la violence réelle : Humilier et omerta dérive de humiliare qui signifie « rendre humble » ; intimider signifie littéralement « rendre timide » ; quereller vient du latin querela « plainte en justice » ; provoquer vient de provocatio, qui signifiait « faire appel de sa cause devant le peuple » et vengeance vient de « vindicare » (réclamer en justice). Des expressions comme « lui apprendre le respect », « se faire justice », « le mettre à l’amende » renvoie au même type de procédé.

- Le procédé consistant à fabriquer des néologismes sur le modèle de xénophobie (homophobie, islamophobie, judéophobie...) ou celui de racisme (sexisme, antisémitisme).

B. Avoir un rapport créatif au langage

Outre le « Lexique » que nous distribuons au stagiaire, le travail sur les mots se fait au travers de deux types d’exercices, dont la finalité est de rendre sensible les incompréhensions qui ne peuvent manquer de perturber les échanges, si l’on ne prend garde d’énoncer le sens dans lequel on emploie tel ou tel mot.

Un premier exercice est purement ludique. Les stagiaires sont groupés par trois, et chaque sous-groupe tire dans un chapeau un papillon sur lequel est inscrit un mot comme « haine », « colère », « mépriser », « ressentiment »… Leur consigne sera d’expliciter ce mot au grand groupe.

Mais avant, en fonction du mot, ils reçoivent une fiche avec plusieurs exercices. Le premier exercice consiste à trouver des « homophones ». Par exemple, le groupe qui aura pioché « Mépriser » pourra trouver des « mets prisés » et celui qui aura pioché « colère » pourra trouver « molaire » ou « solaire ». Puis il leur est demandé de trouver un « mot-valise ». Par exemple, le groupe qui à pioché « mépriser » pourra trouver un « méprisophage » pour désigner une personne qui se nourrie de son mépris, et le groupe qui aura pioché « colère », une « crocolère ». Ces premiers exercices ludiques visent à désamorcer la charge d’angoisse liée à ce que représente le mot, mais aussi à dépasser la fétichisation des mots : les mots ne peuvent pas tout dire, et sans doute faudrait-il en inventer des nouveaux pour désigner des nouvelles formes de violence.

D’autres exercices invitent les stagiaires à réfléchir sur des questions comme « à quoi reconnaissez-vous que quelqu’un méprise ? », « qu’est-ce qui est le plus violent : mépriser, être méprisé, être méprisable ? » ou « quels sont vos « antidotes » si vous êtes confrontés au mépris d’autrui ? ».

 

Ces questions convoquent la mémoire et la subjectivité. Elles permettent de saisir que non seulement les mots convoquent des affects, mais qu’une situation de violence particulière sera vécue de manières très différentes par les uns et les autres, selon les fragilités et les capacités de résistances et de résiliences des uns et des autres. L’un sera très sensible à l’agressivité et un autre au mépris qu’ont lui adresse.

Un autre exercice consiste à retrouver l’auteur d’une citation (le cas échéant en s’aidant du Lexique de la violence).

Par exemple ceux qui ont pioché « mépriser » doivent déterminer qui d’Alberto Moravia, d’Harold Searles ou de Jean Genet a pu écrire :

« Si je voulais qu'ils fussent beaux, policiers et voyous, c'est afin que leurs corps éclatants se vengeassent du mépris où vous les tenez. »

Qui a écrit : « C’est durant toute la vie que l’on a besoin d’éprouver mépris ou adoration, et cela non seulement pour parvenir à une évaluation réaliste de la réalité extérieur, mais aussi pour pouvoir procéder à une identification sélective – en s’assimilant les qualités désirables que l’on perçoit chez les autres et en barrant la route aux traits de personnalité indésirables. »

Et qui a écrit : « Le plus dur pour moi, outre de n’être plus aimé, c’était d’être méprisé ; mais incapable de trouver à ce mépris une explication quelconque, si légère fût-elle, j’éprouvais une vive sensation d’injustice et en même temps la crainte qu’il n’y eût pas injustice et que ce mépris fût bien fondé, incontestable pour les autres, inexplicable pour moi. »

Cet exercice attire l’attention sur la pluralité des sens d’un même mot.

C. Développer la confiance mutuelle

Ces jeux favorisent aussi l’émergence d’un climat de confiance mutuelle entre les stagiaires, qui est indispensable à la suite de la formation. Les stagiaires sont, en effet, invités à rapporter une situation qu’ils ont vécue, et, mieux, à devenir acteurs dans des jeux de rôle. Cette forte implication personnelle n’est rendue possible que par une prévenance collective, certaines situations évoquées pouvant être la source de « traumatisme professionnel » qui ont conduit le stagiaire à s’interroger radicalement sur le sens de son travail et de son engagement professionnel.

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Prévenir la violence entre usagers et professionnels de première ligne 2/2

 


Bibliographie à la fin de la 2e partie