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Souffrance psychique des jeunes

La souffrance psychique des jeunes

LA SOUFFRANCE PSYCHIQUE DES JEUNES
Conférence du Dr. Anne Peret du C.H. de Pontoise

Conférence prononcée le 31 janvier 2003 au Lycée de la Tourelle, à Sarcelles.
1ère conférence du cycle intitulé “La souffrance psychique des jeunes”.

Correspondances, Printemps 2003
 
Introduction

Je voudrais d'abord dire que nous avons été très intéressés par votre démarche. Si j'ai bien compris l'objet de cette formation, c'est de tenter de formaliser et de construire une culture commune autour, ou au sujet des adolescents en difficulté.

Démarche anthropologique donc, tentant de rassembler et de traduire des discours d'horizons différents dans un langage qui puisse être partagé.

 
Ce type de démarche nous semble à nous aussi fondamental et nous pensons notamment aux adolescents que nous recevons en pédiatrie à Pontoise qui arrivent fréquemment au décours de passages à l'acte et pour lesquels le décodage du symptôme nécessite des éclairages très divers. C'est dans cette direction que nous tentons de travailler et nous allons essayer de vous faire part de notre pratique.
Prises en charge multiples / approches différenciées

Il n'est pas étonnant que l'adolescence pose avec acuité la question de ce qui peut être partagé par des champs d'intervention divers car, le propre du Sujet Adolescent est d'interroger ce qu'il en est de la différence, et par contre coup ce qu'il en est du même et de l'identique, la différence étant à entendre à l'adolescence aussi bien du côté de la différence des sexes que du côté de la différence des générations.

Une telle démarche comporte le risque de tomber dans le piège de la confusion et de la non différentiation et il y a sans doute à veiller à maintenir de la diversité dans les approches, qui même si elles peuvent se soutenir de représentations communes doivent garder leurs différences et leurs complémentarité.

 
La particularité de notre pratique à Pontoise repose sans doute sur la relation privilégiée avec le service de pédiatrie. En effet, de part l'histoire de l'hôpital, la pratique auprès des adolescents s'est fondée sous le sceau d'un partenariat serré entre la pédiatrie et la psychiatrie. Cette spécificité n'est pas négligeable car elle a situé d'emblée la clinique des adolescents dans une référence à deux regards distincts, différenciés, qui pouvaient parfois entrer en conflit, deux regards par ailleurs où la question du corps était prise en compte. Ceci a permis d'instituer un espace de soin qui intégrait structurellement du tiers, qui permettait donc qu'il y ait de la triangulation qui fonctionne ou qui ne fonctionne pas, mais qui était de fait posée.
Créer des espaces où l’adolescent se découvre dans sa différence
Je crois que ceci est très important à noter pour aborder la question de l'Adolescence : le fait de ne pas fonctionner comme une institution totipotente, censée être un tout et donner réponse à tout, institution à laquelle l'adolescent ne peut s'identifier et où il ne peut pas trouver de lieu d'inscription, mais de pouvoir travailler dans un espace, qu'on pourrait qualifier d'espace transitionnel au sens de Winnicott, qui puisse inscrire de la différentiation et de la triangulation.
 
Cela pose le problème de la spécificité du travail psy à l'adolescence, qui ne peut pas être qu'un regard de spécialiste. Le statut du savoir occupe ici une position particulière. Le savoir ne peut avoir valeur de vérité, ça les adolescents le savent bien, eux qui à la fois sont toujours dans cette quête mais qui essaie tout autant d'en démasquer les leurres. D'où l'intérêt et l'avantage de croiser les discours.
L’éducateur passeur : travailler avec les passages à l’acte
pour donner au jeune une représentation de sa vie psychique
Les travaux du Docteur Alécian sont dans ce domaine très intéressants. Le rapport Santé Justice récent qu'il a produit, pour la direction de la PJJ, concernant les jeunes auteurs d'agressions, défend une clinique qu'il nomme clinique éducative qui intègre la réalité psychique dans la pratique éducative. C'est une clinique du sujet adolescent qui est ici prônée, où la question de la santé mentale est évoquée en terme de pratique éducative en santé mentale. Il insiste notamment sur la manière dont l'éducateur qu'il qualifie de passeur peut penser, à travers les effets transférentiels et contretransférentiels de la relation avec l'adolescent, les enjeux inconscients exprimés par les manifestations et notamment par les mises en actes des adolescents.
 

L'éducateur ayant alors la fonction de contenir et de transmettre la réalité psychique de l'adolescent qu'il a pu lui même penser et mettre en représentation.


C'est un exemple de mode de pratique en interaction qui dit bien combien la pratique psy auprès des adolescents ne peut être une pratique classique de cabinet ou d' entretien de face à face. Il y a là à inventer d'autres modalités d'intervention, et ceci surtout si on a affaire à des jeunes qui sont plutôt dans l'agir, qui sont inscrits dans des histoires carentielles, abandonniques et/ou traumatiques, qui se sont construits autour de la discontinuité voire la rupture des liens et pour lesquels le contexte environnemental entre fortement en résonance avec eux.

L’adolescence : un processus entre problématique individuelle
et problématique sociale
L'adolescence, en général, et ces adolescents le montrent avec beaucoup d'acuité, constitue en quelque sorte une caisse de résonance entre une problématique individuelle et une problématique sociale, elle révèle à la fois la structure de la position subjective d'un sujet donné de même que les signifiants forts d'un contexte social et culturel donné.
L'adolescence est, en effet, un moment à la fois éminemment singulier ; c'est un moment de profonde réorganisation psychique, moment de constitution du sujet, qui est dépendant à la fois de l'histoire infantile et de la trajectoire du jeune dans un contexte familial et social particulier.
 
Mais l'adolescence est aussi un moment de grande perméabilité psychique où le discours de l'Autre, le discours social s'insinuent avec une grande prégnance. Les facteurs sociaux et environnementaux ont aussi un impact important et colorent la clinique adolescente de manière spécifique en fonction de chaque époque ou de chaque culture : on pense aux troubles des conduites alimentaires ou aux tentatives de suicide dans les cultures occidentales par exemple.
L’adolescent questionne le professionnel dans sa difficulté
à articuler le champs du social et de l’intrapsychique

Le risque aussi peut être de regrouper les symptômes ou manifestations sous des rubriques comportementales, en les classant par troubles de conduite ou troubles du comportement sans pouvoir y repérer la spécificité et la singularité de ces conduites pour un individu affecté d'une histoire particulière.

Ceci est d’autant plus vrai que les adolescents se construisent par identification aux leurs et ont une propension au mimétisme particulièrement importante.

 
Aussi, le sujet Adolescent qui se situe au carrefour de l'individuel et du collectif, au carrefour de l'intrapsychique et du social, convoque autour de lui, des interlocuteurs de champs différents qu'ils viennent du champ sanitaire, judiciaire, éducatif ou social. C'est lui qui interroge ce qu'il en est des articulations entre ces champs.
L'adolescent a, en effet, cette faculté à mettre en question, à interpeller l'autre dans ce qu'il ne sait pas, dans ce qui lui manque, et c'est bien sa problématique à lui qu'il met là en scène.
L’adolescence : un processus de séparation et de différenciation
L'adolescence est ce moment où la nouvelle sexualisation des liens avec la puberté va bouleverser l'organisation psychique. C'est un moment de constitution de l'identité du sujet, où les étapes de constructions antérieures sont passées en revue. Il y a, en effet, réactivation des premières étapes du développement ; avec notamment la question de la séparation/individuation et la question de la castration, qui doit trouver là une issue autre, notamment à travers une différentiation sexuée amenant une formalisation plus avant de l'identité masculine ou féminine.
 
Toute la clinique adolescente est le signe de difficultés à traverser à la fois la séparation et la différentiation et pouvoir accéder à une identité sexuée définie. Ce processus étant marqué par des allers et retours entre le désir d'entrer dans cette voie de différentiation et le retour aux stades antérieurs.
Ce mouvement ambivalent propre à l'adolescence imprègne l'ensemble de la symptomatologie. C'est le caractère paradoxal des symptômes qui disent toujours une chose et son contraire, qui manifestent un désir tout en le niant dans le même temps.
À l’adolescence, le symptôme
s’inscrit dans un processus de maturation

Ce qu'il faut peut être retenir de cette clinique, c'est son aspect dynamique. Il y a toujours à repérer ce qu'un symptôme vient dire de la maturation en cours ; s'il manifeste une avancée dans le processus d'adolescence ou bien s'il vient marquer une entrave ou un blocage dans le développement. II y a aussi à repérer comment le processus d'adolescence vient retravailler l'organisation antérieure d'un adolescent. Ceci est très important à noter pour ne pas prendre le risque de figer l'adolescent dans une étiquette diagnostique, à laquelle il risque de s'identifier et qui ne sera peut être plus valide quelques temps après.

Ainsi l'adolescence est souvent symptomatique, et ces symptômes ne sont pas à entendre systématiquement du côté de la pathologie.

 

Une adolescence asymptomatique peut parfois être beaucoup plus pathologique qu'une adolescence très explosive. Aussi les manifestations, peuvent être parfois entendus comme le signe d'une maturation et d'une avancée dans le processus.


C'est la valeur positive du symptôme, qui marque une avancée dans la tentative de s'affirmer et de se différencier. La capacité d'un adolescent à éprouver par exemple un sentiment de tristesse, montre qu'il est capable de ressentir ce qu'il en est de la perte et qu'il est entrain d'élaborer sa position dépressive. Une tentative de suicide peut aussi parfois, avoir cette valeur, oser exprimer notamment aux parents un désir de changement qui ne peut se dire autrement.

Symptôme est aussi destructivité à l’œuvre
Cela n'élimine pas pour autant le versant négatif du symptôme qui dit aussi la destructivité à l'œuvre marquant le retour à une relation archaïque non différenciée.
La clinique adolescente a aussi certaines spécificités. Son évolutivité est notamment spécifique. Elle est extrêmement labile, parfois très intense voire explosive, procédant par crises. Elle est très sensible à l'environnement changeant en fonction de l'interlocuteur ou du lieu. Elle s'exprime souvent à travers le corps que ce soit à travers des somatisations, des passages à l'acte, des troubles des conduites.
 

Elle s'organise à la fois autour de la position dépressive, c'est à dire de la capacité à supporter la séparation et le manque et autour de la manière dont la question de la loi est inscrite pour un sujet donné.

D'où les conduites suicidaires, les conduites à risque, les conduites de dépendance et les conduites déviantes qui disent la transgression à l'œuvre.

Évaluer : symptôme organisateur ou symptôme pathologique
Il existe quelques repères simples qui permettent de pouvoir évaluer une situation et de savoir l'orienter : c'est en tenant compte du caractère évolutif, durable ou non de la symptomatologie, de sa réactivité à l'entourage proche, notamment familial, et du caractère ou non organisateur du symptôme
Plus un symptôme est aigu, réactif à l'entourage et non fixé, plus il y a lieu de penser qu'il s'agit d'un moment réactionnel qui vient exprimer le processus d'adolescence en cours de maturation. Plus un symptôme est durable, non modifié par le lieu ou l'interlocuteur et autour duquel l'adolescent se construit (on pense notamment à l'anorexie, aux tentatives de suicide récidivantes, aux troubles des conduites répétitives), plus il y a lieu de penser que l'on entre dans un registre plus pathologique.
 

La souffrance psychique des adolescents, on l'éprouve à leur contact, dans leurs projections souvent intenses, explosives, où la part du pulsionnel est toujours importante et mal contenue, où la relation est souvent empreinte de déliaison avec de brutales ruptures de contact, où la question de la dépendance est toujours proche, qu'il s'en défende en s'éloignant ou qu'il y plonge à travers des demandes massives.

Le lien avec l'adolescent est empreint d'une forme de demande qui ne peut dire son nom, car noyée dans des modes de fonctionnement infantiles et archaïques peu différenciés.

La souffrance psychique, c’est l'angoisse qui fait vivre

C'est peut être cette violence éprouvée dans la relation avec lui qui permet de percevoir à quoi il a à faire.

Et c'est, on l'a vu, d'abord du sexuel dont il est question, du sexuel et de la manière dont il s'articule dans le fonctionnement psychique.


C'est aussi avec la dépression qu'il se confronte ou plutôt avec sa capacité à supporter le manque et la perte.

Et c'est souvent pas tant la tristesse qui transparaît, mais plutôt une certaine morosité ou des virages extrêmement brutaux de l'humeur, des moments de volubilité pouvant virer au désespoir le plus profond.

 
C'est enfin avec la question de son désir qu'il a à faire et avec ce que ce désir peut avoir d'insatisfaisant et de partiel. C'est ce qu'il traduit à travers cette perpétuelle remise en question de l'autre, qui n'apporte jamais les réponses attendues et qui est rarement l'interlocuteur valable. Il convoque l'autre dans ses moindres failles comme pour tenter de se convaincre de son invincibilité.
L'adolescence ouvre à des questions qu'il s'agira ensuite de remanier en permanence. D'une certaine manière, on n'en a jamais fini avec l'adolescence, ou du moins avec les questions que l’adolescent se pose, en particulier celle de son désir et de sa structuration. Aussi la souffrance des adolescents n'est jamais que la souffrance psychique propre à l'angoisse qui fait vivre.
Le social, ou l’espace qui entend ou non la souffrance du jeune
Encore faut il qu'il y ait autour un environnement, un contexte familial et social suffisamment contenant, qui permette que ces questions puissent être entendues, sans faire retour dans la violence. C'est là que la dimension du social prend toute sa place.
Car la stigmatisation actuelle de l'adolescence, de la violence des jeunes, la médiatisation des tournantes ne font que renvoyer en miroir une problématique qui ne trouve pas de lieu d'écoute, qui ne trouve pas à s'inscrire dans une relation.
 
Les manifestations des adolescents sont certes dépendantes de la culture mais il existe actuellement une dérive du social, de la dimension collective qui envahit tous les champs et qui prend le pas sur la dimension individuelle et subjective. Alors que c'est bien évidemment avec la singularité qu'il s'agit de travailler. Dans les situations que nous rencontrons, la dimension sociale apparaît à travers ses effets sur les dynamiques familiales.
Crise de la famille : crise de la fonction paternelle
en tant qu’elle inscrit du tiers, de la différence
Au-delà de l'aspect économique de cette question et de son retentissement sur des familles fragilisées par la précarité, il semble que les structures familiales actuelles modifient profondément les repères identificatoires en raison notamment de la modification du rôle des sexes. La transformation du rapport masculin/féminin a un impact sur la manière dont peut se construire ce qui peut être qualifié de fonction paternelle, c'est à dire de ce qui peut venir inscrire la place du tiers et peut aider à la séparation et à la différentiation. Et ceci a probablement une très grande influence sur la clinique.
 

Car la souffrance psychique des adolescents est aussi très intriquée à celle de leurs parents avec les effets de résonance que cela comporte.


Cette question de l'inscription du tiers, de l'inscription de ce que l'on peut nommer fonction paternelle est précisément ce qui accompagne tout processus thérapeutique, que cette fonction s'inscrive à travers un espace, un lieu de soins, ou qu'elle s'inscrive dans le processus thérapeutique lui même.

La pratique psy à l'adolescence
ne peut être une pratique classique
Il est important ainsi de noter que les prises en charge d'adolescents s'inscrivent non pas seulement dans des lieux mais dans le processus dynamique de l'adolescence et doivent accompagner ce processus, c'est à dire qu'elles doivent suivre la trajectoire d'un adolescent d'un lieu à un autre et d'un moment à un autre tout en tentant de maintenir une référence.
C'est la mise en place de cette référence qui peut garantir le cadre thérapeutique et c'est cette fonction qui est à définir et à partager quand il s'agit de prises en charge multiples.
 

La pratique psy à l'adolescence, ne peut aussi être une pratique classique.

Elle variera en fonction de la place que l'adolescent occupe et de la place que l'autre a pour lui.

Elle aura parfois fonction d'instaurer de la triangulation, parfois d'interpréter et de décoder, dans certains cas elle occupera une place dans la trajectoire d'adolescents en tentant à la fois d'y maintenir une certaine continuité et de garantir une référence.