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Souffrance psychique des jeunes

Introduction aux conférences des cycles "SPJ"

INTRODUCTION AUX CONFÉRENCES DES CYCLES "SPJ"
Par E. Meunier

Correspondances, Printemps 2006
 
La souffrance psychique comme produit d'une double indétermination :
indétermination institutionnelle et indétermination psychique.
Les conférences des cycles « SPJ » permettent de poser un cadre général à la problématique de la souffrance psychique des jeunes, souffrance qui s'exprime par des comportements divers (conduites à risques, conduites de dépendance, repli sur soi, passage à l'acte, violence, tentative de suicide, etc.). Les jeunes en souffrance psychique sont, du point de vue institutionnel, des jeunes qui présentent trop de difficultés pour s'adapter de manière satisfaisante aux contraintes inhérentes au bon fonctionnement d'institutions telles que l'Education nationale, l'entreprise, les structures d'insertion, etc. Aussi tendent-ils à en être exclus. Cependant leurs difficultés ne sont pas telles que l'on pourrait reconnaître en eux des " cas sociaux ", des " enfants en dangers ", des " délinquants " ou des individus affectés d'une " pathologie mentale ". Aussi, les institutions spécialisées telles que les services sociaux, l’éducation spécialisée, la justice ou la psychiatrie ne les reconnaissent pas comme relevant de leurs champs de compétences.
 
L’indétermination est aussi une spécificité du processus d'adolescence. Le Dr Anne Peret, dans sa conférence intitulée " la souffrance psychique des jeunes " rappelle la difficulté à différencier, chez l'adolescent, le symptôme " organisateur " du symptôme " pathologique ". L'adolescence est une période de fragilité liée à l'élaboration de l'autonomie (processus de séparation et d'individuation) et celui-ci ne va pas sans heurts. Dans bien des cas, l'acte posé par l'adolescent apparaît comme réactionnel à l'environnement, " organisateur " en ce qu'il est une tentative d'affirmation et de différenciation. Poser des étiquettes " diagnostiques " à partir des comportements des adolescents, présente alors le danger de " figer " le jeune dans une identité " pathologique ". Il n'en reste pas moins que des adolescents posent aussi des actes de destructivité qui sont effectivement " pathologiques ", ceux-ci devenant reconnaissables avec le temps, par leur répétition.
Nécessité d'une politique locale cohérente d'accès aux soins en santé mentale
et d'une politique de formation des professionnels

La souffrance psychique est analogue à une " lettre en souffrance ", à un courrier qui ne parvient pas à son destinataire, soit parce que l'environnement manque à être à l'écoute du jeune. L’environnement ne " réceptionne " pas ce qui lui est " adressé ". Il est vrai que cette souffrance se manifeste par des demandes massives de prise en charge totale, archaïques et indifférenciées, par des « actes » de destructivité, par la répétition de l’échec… L'objet des cycles de conférences est de donner aux professionnels des points de repères plus fiables, susceptibles de les aider à déterminer le sens des actes posés par les jeunes, d'améliorer leur capacité à entendre ce qui leur est " adressé " et à reconnaître précocement les conduites effectivement pathologiques. L'élévation du niveau de compétence des professionnels est une nécessité, sans quoi les services de psychiatrie seront condamnés à dysfonctionner.

 
Soit en raison d'une inflation d'orientation de jeunes " inquiétant " mais qui ne relèvent pas de la psychiatrie, soit en raison d'orientations qui n'interviennent que tardivement, dans des contextes de crises aiguës, et qui alourdissent les prises en charge.

Ce qui est au cœur de la démarche du réseau souffrance psychique des jeunes, c'est bien la question d'une politique locale cohérente d'accès aux soins en santé mentale.

Pour l'instant le réseau ne rassemble que des acteurs de terrain qui pensent les déterminants de cette problématique.

L'élaboration d'une véritable politique locale ne pourra se faire sans une implication des institutions à leur plus haut niveau.

Une société à " haut seuil d'exigences "

Que faut-il, tout d'abord, apprendre à " entendre " de la souffrance de la jeunesse ? L'adolescent se construit sous la prégnance du discours de l'Autre, et notamment d'un Autre sociétal qui exprime la nécessité, pour le jeune, de satisfaire à de hautes exigences avant d’être reconnu comme un sujet " autonome ".

Le temps où il suffisait d'avoir intériorisé les règles du groupe pour intégrer (après des études plus ou moins longues) une entreprise qui vous donnait les moyens d'une autonomie financière, est révolu. L'équation de l'autonomie était simple et se résumait par un : " capital de sociabilité disciplinée " + " capital de savoir théorique et pratique " + " capital de revenu " = autonomie.

Aujourd'hui l'équation s'est complexifiée. Plusieurs conférences soulignent cette problématique. En premier lieu celle de la journaliste enquêtrice Andréa Davoust qui est intervenue sur la question de l'accès au logement (" les jeunes et le logement ") et qui montre à quel point le marché du logement est discriminatoire pour les jeunes, si bien qu'il faut ajouter à notre équation celle d'un " capital de garantie ".

 

 

Joao Fatela, psychologue et directeur d'une structure d'insertion (" Parcours de ruptures/ parcours de soin et d'insertion ") montre à quel point le marché du travail (où les services sont prépondérants) exige des jeunes des « compétences psychosociales » (aptitudes à écouter, à négocier, à demander et à venir en aide, à analyser les situations, à manier la critique et le tact, etc.) qui exigent maturité et confiance en soi.

Cette confiance en soi est étroitement dépendante de la stabilité des liens de filiation, des liens d'intégration dans la société et des liens de citoyenneté. Autrement dit, il faut ajouter à notre équation d'autonomie un " capital de confiance en soi suffisante pour se sentir compétent pour entretenir des liens positifs avec son environnement ". Etienne Douat, sociologue, dans une conférence sur l'absentéisme scolaire (" Absentéisme et souffrance psychique "), montre que l'aptitude à suivre la scolarité suppose sans doute la " discipline " (l'intégration d'habitus tel que rester immobile en classe, etc.), mais aussi la capacité à entretenir avec l'institution scolaire une relation où le jeune " utilise " l'école en vue de réaliser son projet personnel. Il nous faut donc ajouter à notre équation, un " capital d'aptitude à faire des choix pour soi-même et à se projeter dans l'avenir ".

L'avènement d'une adolescence " qui n'en finit pas de finir "
Enfin, l'anthropologue Charles-Henry Pradelle de Latour, dans une conférence sur la fonction paternelle (" La perte des privilèges du Père ") observe que dans une société où les pères perdent du pouvoir (potestas) ceux-ci ne retrouvent une place éminente qu'à la condition de jouer un rôle éducatif consistant à fournir des modèles de relations avec les tiers, d'aptitude relationnel à se faire un réseau et à le conserver. Fonction éducative que Pradelle de Latour qualifie " d'auctoritas ". Ce qui nous oblige à ajouter à notre équation la détention d'un " capital de modèles de comportement qui permettent de se faire un réseau ".

Bref, nous sommes, sans en prendre conscience, en train de passer d'une société qui exigeait des jeunes " discipline " et appropriation d’un " capital de savoir ", à une société, qui exige, en sus, une multitude de compétences nouvelles, qui sont hors de portée de nombreux jeunes.

 
Joao Fatella insiste sur le fait que nombre de jeunes sont conscients de leurs difficultés et que c'est leur sentiment d'être " incompétent ", vécu sur le mode de la culpabilité, qui active leur angoisse. Désespoir lié au sentiment que l'adolescence " n'en finira pas de finir ", que l'autonomie est hors d’atteinte.

Ces évolutions se traduisent par un recul de l'âge moyen de l'autonomisation : l’âge d’obtention d'un travail stable, d'un logement et de la formation d'un foyer ne cessent de reculer. Cette situation a du bon pour les jeunes qui prolongent leurs études. Mais, pour un nombre croissant de jeunes, cette situation se traduit par une dépendance croissante vis-à-vis de la famille et de la société. Il y a là comme un " double bind " : la société exige de plus en plus de compétences pour devenir " autonome " et elle réduit les possibilités de faire l'expérience de l'autonomie.

Familles, migration et précarité
Les conférences précédentes concernent des situations observables dans tout milieu social. Ce sentiment " d'incompétence coupable " à atteindre le " palier " qui fixe si haut le seuil de l'autonomie peut affecter n'importe quel jeune, fut-il issu d'un milieu très favorisé.

Mais dans un contexte de travail comme celui de l'Est du Val d'Oise, il nous faut nous arrêter sur quelques données spécifiques aux populations précaires et d'origine migrante.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'ajoute à la hauteur du " palier " de l'autonomie, le fait que cette population le gravira avec plus de difficultés. Nombre de migrants viennent de société où la notion d'adolescence n'a pas de sens, la jeunesse se finissant lorsqu'un individu devient père ou mère. Il en résulte un autre fossé entre ces jeunes, leurs familles et les institutions.

 
Guenet Teffera, psychologue à l'ASE et dans un PEAJ, a présenté deux cas cliniques (" Souffrance psychique des jeunes et accompagnement des parents ") qui montrent que cet écart peut être réduit, dans certains cas, en faisant appel à des médiateurs interculturelles. Ceux-ci aident à mieux comprendre les difficultés dans les relations parents enfants et à restituer une place à des parents déqualifiés par leurs enfants et qui sont, eux aussi, submergés par la culpabilité de ne pouvoir accompagner leurs enfants vers l'autonomie.

Ces familles, de par cette culpabilité, sont fuyantes, convaincues que le discours institutionnels ne les renverra qu'à leur " incompétence " et au fait qu'ils sont de " mauvais parents ".

Précarité et entre-deux culturel des jeunes

D'autres familles s'enferment dans des logiques communautaires et préfèrent reproduire les modèles hérités des traditions, ce qui provoque d'autres difficultés entre parents et enfants. Sur cet aspect, la juriste Christine Jama est intervenue sur la question des mariages forcés (" Quel accompagnement des victimes de mariage forcé ? Incertitudes des jeunes femmes et incertitudes des institutions "). On aurait tort d'imputer exclusivement les incompréhensions à des différences culturelles. La précarité et les logiques de survies conduisent parfois des familles à accepter des revenus illégaux que leur procure un enfant " dealer ". Karima Guenfoud, sociologue (" La souffrance psychique des jeunes filles "), montre comment la famille se renferme sur elle-même et se déstructure sous l'effet de l'argent illicite, comment le père y est détrôné par le fils et comment les sœurs sont mises en grande difficulté dans cette situation.

L'entre-deux culturel des jeunes issus de la migration et le contexte de précarité génèrent aussi une culture spécifique aux jeunes des quartiers populaires et qui les clivent du reste de la jeunesse. Marta Maia, anthropologue a présenté (" Amours, pairs et conduites à risques ", à paraître) une enquête sur les représentations sur la sexualité des jeunes issus de milieux favorisés et des jeunes des quartiers populaires.

 
L'écart culturel est saisissant, fortement déterminé par le contexte social et plus accessoirement par une " transculturalité " qui traverse les quartiers populaires. Transculturalité par laquelle les jeunes se valorisent en se référant à un mélange de valeurs empruntées à la culture d'origine et à la culture du pays d'accueil.

Mais cette jeunesse des quartiers populaires est elle-même clivée entre une grande masse et une minorité qui construit ses liens de sociabilité dans l'espace public.

Thomas Sauvadet, sociologue (" L'attachement à la Cité, la réputation et les groupes de pairs ") détaille la culture de ces jeunes qu'il désigne sous le nom de " communauté juvénile de l'espace public". Culture où se manifeste l'obsession de la " réputation ", garante du " respect " et de la " crainte " inspirés ainsi que d'une position " intéressante " dans les rapports d'échanges illicites.

La conjonction de la précarité et d'une transculturalité contribue pour de nombreux jeunes à éloigner encore la possibilité d'atteindre le " palier " de l'autonomie.

L'occultation institutionnelle de la souffrance psychique
par la stigmatisation de la " violence des jeunes ".

La souffrance psychique est un état d'angoisse qui excède l'anxiété de la " crise d'adolescence ". Elle est marquée par un état de désespérance et de culpabilité liée au sentiment d’être "incompétent" . Cet état de fragilité a pour effet d'aggraver les difficultés qui préexistaient et de réactiver des conflits psychiques antérieurs. D'où une difficulté réelle à déterminer si le comportement du jeune est " réactionnel " à une situation particulière ou si le jeune est troublé au point qu’il s’enferme dans des schémas de répétition de ses échecs. Il est impossible ici d'ignorer les " bénéfices secondaires " liés à la souffrance : un être souffrant, un être qui se vit comme " victime " (de la société, de la fatalité, etc.) se sent intensément "existé". Être en souffrance, c'est échapper au néant. Prévenir la souffrance psychique, consisterait à proposer aux jeunes des possibilités, adaptées à leur niveau de compétence, d'expérimenter une plus grande autonomie, pour que, gagnant en confiance, il ne se fige pas dans une identité d'être " souffrant ". Mais répondre à ce besoin d'expérimenter l'autonomie exigerait que les institutions remanient leurs approches et leurs modalités de fonctionnement.

 
Les institutions préfèrent concentrer leur attention sur les manifestations de souffrance psychique qui ont un effet perturbateur sur le bon fonctionnement des services ; en premier sur les actes de violence.

Les institutions ne prêtent pas une attention suffisante aux souffrances " silencieuses ". Elles ne sont prises en compte que tardivement, lorsqu' à l'occasion d'une " crise " elles cessent, justement, d'être silencieuses.

Le Dr Ahmed Dagha, psychiatre, et Alain Dru, travailleur social (" La prison, l'hôpital psychiatrique et la souffrance psychique des jeunes ") ont montré comment, sous l'influence d'idéologies importées des Etats Unis, se développe une tendance à assimiler la violence à une manifestation pathologique et à assimiler les grands pauvres à des " sociopathes ".

Ce type de discours a pour finalité de préserver le confort d'institutions et de politiques publiques qui préfèrent stigmatiser les " mauvais pauvres " plutôt que de s'interroger sur leurs modalités de fonctionnement

Analyser la « violence » dans sa complexité pour la prévenir
Patrick Bruneteau, sociologue (" La violence dans les relations aux institutions ",) rappelle que la violence des " sous-prolétaires urbains " n’est pas nouvelle et que les pauvres adoptent, face à la domination, des stratégies plus cruelles encore, telles que la fuite et la violence contre soi, dans la toxicomanie ou dans l'errance.

Michel Joubert, sociologue (" Précarité des jeunes et économie parallèle ") expose les logiques de survie qui sous-tendent l'économie parallèle et surtout la violence des rapports de domination entre acteurs de cette économie informelle.

 
Jean-Pierre Pinel, psychologue (" Les institutions au défi des violences adolescentes ", à paraître) se penche lui sur la part de jouissance liées à la violence.

Appréhender la question de la violence dans sa complexité est nécessaire pour ne pas occulter la souffrance psychique. Cette violence, qui perturbe, n'est que l'acmé d'une souffrance qui couve dans un environnement indifférent et sourd à la détresse d’un grand nombre de jeunes.