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Souffrance psychique des jeunes

Souffrance des adolescents ou malaise des adultes ? Un risque de malentendus

SOUFFRANCE DES ADOLESCENTS OU MALAISE DES ADULTES ?
UN RISQUE DE MALENTENDUS
par le Pr Philippe JEAMMET

Colloque Répondre à la souffrance psychique des jeunes du 08/12/2006.
News letter n°1 - février 2007

 
Le problème des jeunes, c'est les adultes
Je vous remercie de votre invitation à échanger sur un sujet qui me tient à cœur et qui continue à me passionner. Cela fait à peu près 38 ans que je travaille à l'Institut Mutualiste Montsouris qui a ouvert le premier service pour les adolescents et les jeunes adultes. Le service a été fondé par le Pr Flavigny dans les années 60. Vous aviez des problèmes assez semblables à ceux que l’on voit actuellement, mais peut être avec moins d’extériorisation, nous étions peut-être plus convenu et contenu à l’époque.
 
Aujourd’hui, nous sommes plus dans «l’expressivité », et les jeunes de même, puisqu’ils sont comme nous les avons fait. De manière générale, je pense que le problème des jeunes, c’est les adultes. Il n’y a pas de mutation. Ce sont plutôt les adultes qui ont changé. Non pas que les adultes soient responsables de tout, mais nous devons interroger la cohérence des réponses des adultes. Car la cohérence et la coordination des adultes, c’est ce qui est de la plus grande aide pour ces jeunes les plus en difficulté.
La recherche de cohérence dans nos réponses
C’est pourquoi j’interviens le plus possible au niveau de tous ceux qui sont en contact avec ces adolescents. La prévention des difficultés des jeunes passe par les adultes, beaucoup plus que par des discours qui s’adresseraient directement aux jeunes. C’est entre adultes, que nous faut penser comment retrouver de la cohérence et comment donner du sens à nos réponses. C’est d’autant plus nécessaire dans une période où, après avoir manqué d’information, nous sommes submergés d’informations tout azimut. Je pense en particulier aux parents qui sont confrontés à des discours totalement contradictoires.
 
Nous avons tellement complexifié les problèmes qu’il devient difficile de s’y retrouver et d’adopter une position un peu tranquille. Il me semble - peut être à tort – que lorsque nous voulons voir les choses de manière plus simples nous pouvons d’autant mieux rechercher des réponses qui, elles, doivent être assez simples et assez claires. C’est cette cohérence qui aide, les jeunes, petit à petit, à se positionner et à se retrouver. Et actuellement, il manque beaucoup de cohérence au niveau des adultes et de la réponse de la société.
Un diplôme universitaire
C’est pour cela qu’il y a six ans, j’ai organisé une chose qui me tient particulière à cœur. Il s’agit d’un diplôme d’université sur la question les adolescents difficiles, qui s’adresse exclusivement aux professionnels qui ont au moins 5 ans de pratique. Au cours de neuf séances de deux jours dans l’année, des professionnels se retrouvent pour partager une compréhension commune des besoins de ces adolescents, pour comprendre leur comportement, mais surtout pour voir combien il importe que tous ceux qui sont impliqués dans le suivi de ces jeunes soient cohérents entre eux. Pour cela, ils doivent renforcer leur identité professionnelle et comprendre leur complémentarité. Ce DU s’adresse aux professionnels de santé, des services sociaux, de la justice, de l’éducation nationale, de la police et de la gendarmerie. Et c’est la cohabitation de ces six types de professionnels qui est vraiment novatrice et qui est l’aspect le plus intéressant et le plus riche de ce DU. Plus qu’on ne le dit, l’essentiel, c’est ce partage des connaissances, des expériences, le fait d’apprendre à se connaître les uns les autres, et à monter un réseau.
 

L’enjeu est aussi de constater que tous ces professionnels sont animés par la même intention, celle d’aider ces jeunes, certes par des voies différentes, et que nous avons besoins des uns et des autres. C’est admettre que personne n’a la solution à lui tout seul et que ce qui peut aider le plus, c’est justement cette cohérence et cette diversité - qui d’ailleurs est un facteur de liberté.

Ce DU a un certain succès : les professionnels y sont très participants, ils ne manquent pas les neuf sessions. Cette formation s’est développée en province. Actuellement, huit régions françaises le proposent, et une neuvième, dans l’Est, va bientôt créer son DU.

Je pense que ça correspond à un besoin, celui de ne pas se sentir seul face aux difficultés et de remettre du sens, de la cohérence dans ce qu’on fait. Cela correspond à la nécessité du travail en réseau.

Le miroir de l'adolescence
J’en reviens à ces jeunes. Je voudrais partager un certain nombre de choses avec vous, et en premier lieu, l’idée que l’adolescence, c’est notre miroir. Les adolescents grossissent les choses, ils nous présentent, un peu exacerbés, nos problématiques. Et c’est bien pourquoi l’adolescence, avec toutes les interrogations philosophiques de l’adolescent, m’a tellement fascinée.
Les adolescents nous interrogent sur le sens de notre vie, sur nos valeurs, sur ce que nous voulons et souhaitons. L’adolescent a une fonction de révélateur d’un héritage. D’un héritage génétique, d’abord, largement sous-estimé en France. Il y a, chez nous une méconnaissance grave du poids de la génétique et de la génétique, elle-même.
 

Dans la génétique, il n’y a pas « un gène - un comportement », mais des vulnérabilités qui font que nous n’avons pas le même tempérament, pas les mêmes réactivités émotionnelles. Certains sont plus impulsifs, d’autres ont une tendance beaucoup plus dépressives, etc.

La vie va accroître ou diminuer ces tendances. Ces vulnérabilités rendent l’environnement d’autant plus important que ce sont elles qui vont déterminer des marges d’adaptation plus faibles pour certains.

L’adolescent est aussi le révélateur du poids de notre éducation et des événements qui ont marqué notre enfance.

L'adolescence est la réponse de la société au fait pubertaire :

" Tu quitteras ton père et ta mère "

Pourquoi l’adolescence est-elle un révélateur ?
L’adolescence, ce n’est pas une maladie ; l’adolescence, c’est bien une étape physiologique, qui est marquée par la puberté. J’entends parfois dire que l’adolescence « c’est une création de notre époque», cela se discute, mais la puberté, que je sache, cela a toujours existé…

Et surtout, l’adolescence a toujours posé un problème aux sociétés adultes, qui ont toujours eu peur de cette période de désorganisations possibles ; période complexe, où il faut, d’une part couper un lien, celui qui relie à l’enfance et, d’autre part, intégrer le jeune dans le monde adulte.

Dans la société traditionnelle, c’est en tenant compte de la différence des sexes que l’intégration se produisait, ainsi qu’au de travers de rituels d’initiation. Ces rites, remarquons-le, sont toujours violents. Il n’y a pas de rites doux, il y en a de plus ou moins violents, mais, toujours, ils sont violents. L’adolescence et les rituels qui l’accompagnent, sont la réponse de la société au phénomène pubertaire.


Dans des sociétés très organisées l’adolescent était brutalement sevré de ses parents, brutalement intégré du coté des hommes ou du coté des femmes, le choix était rapidement fait, le flottement réduit à quelques semaines ou une ou deux années.

 

Aujourd’hui, l’adolescence prend un caractère particulier, qui s’exprime par le fait que l’adolescence, nous savons à peu près quand ça commence : avec la puberté ; mais nous savons mal quand elle se termine, si elle se termine…

Toutes les sociétés ont marqué la puberté en prescrivant un certain nombre de rites et l’éloignements des jeunes de leurs parents d’origine : « Tu quitteras ton père et ta mère ». Dans une société aux mœurs libérales, il y a peu de règles très contraignantes… Et une telle société redouble, à mon avis, le questionnement sur l’adolescence.

L’adolescence c’est ce qui oblige à changer la distance relationnelle avec ses parents, parce que l’on devient un homme ou une femme. Papa n’est pas simplement papa, il est un homme ; et maman, elle aussi, est une femme. Il y a quelque chose de l’ordre de la possibilité du lien sexuel - même si cette possibilité existe avant l’adolescence - qui, à cet âge, du fait de la maturité du corps, devient plus concrète. Nous sentons bien qu’avec l’adolescence et la puberté, il y a un changement de distance. L’adolescent ne peut plus aller « bisouiller » maman et papa, comme il le faisait auparavant ; il y a des réactions de dégoût. Pourquoi ? Parce qu’il y a quelque chose qui oblige à prendre de la distance.

Autonomie et sentiment d'insécurité :

l'adolescence est un révélateur des ressources de notre enfance

Et c’est très bien ainsi, car en prenant de la distance, le jeune va pouvoir aller conquérir le monde extérieur. Mais en allant conquérir le monde, il lui vient immédiatement la question : « qu’est ce que je vais aller faire de beau dehors, qu’est ce que j’ai dans le ventre, et dans la tête ? »

C’est là que l’adolescence va être le révélateur des ressources de notre enfance. Et c’est là que s’opère une ligne de partage entre ceux qui ont une sécurité interne importante et ceux à qui cette sécurité fait défaut. Sécurité interne, c’est un mot global, pour parler de tous ceux qui n’ont pas suffisamment confiance en eux, qui doutent et qui ont une mauvaise estime d’eux-mêmes. Ou ceux, encore, qui ont des « troubles de l’attachement », si on veut reprendre cette théorie. Quoi qu’il en soit, le résultat est là : quand ils sont seuls, ils ont la trouille.


Ils n’ont pas tout à fait ce qu’il faut pour conquérir le monde et il faudrait qu’ils se remplissent. Qu’ils se remplissent de quoi ? Qu’est ce qu’il leur manque pour être bien ?

Comment concrétiser ce besoin de se remplir, de se sentir fort, de se sentir valable ?

 

Notez bien, rapidement, la « sexualisation » du problème : « Tu en as ou tu n’en as pas ? » C’est le coté phallique, prégnant, surtout, chez les garçons. L’adolescent a vite fait de comprendre : « si t’en n'as pas, et qu’il faut que ça rentre…, ça va rentrer par où ? Quoi, moi, me faire pénétrer ! Mais ça va pas !?!… Je ne suis pas une gonzesse ! »

La peur d’être passif et de se faire avoir va émerger avec une force extraordinaire. Cette peur ne me paraît pas être une question de sexualité, c’est une question d’insécurité interne, car dès qu’il y a insécurité, ça se sur sexualise. Il y a sans doute, aujourd’hui, une possibilité de vivre une sexualité génitale qu’il n’y avait pas auparavant.

Mais le plus important, c’est ce qui va déterminer si cette sexualité sera vécue comme positive ou négative, et cela renvoie à cette sécurité interne. Si vous êtes tranquille, vous vivrez des relations, avec, sans doute, quelques petits aménagements, quelques angoisses.

Si vous êtes en grande insécurité, là, ça va être beaucoup plus difficile d’aller vers l’autre et d’accepter de s’abandonner.

Le plus grand paradoxe humain :

" ce dont j'ai le plus besoin, c'est aussi ce qui menace "

Je crois que cette insécurité interne révèle, ce qui est pour moi le plus grand paradoxe humain, qui pourrait s’énoncer ainsi :

« Ce qui me manque le plus et ce dont j’ai le plus besoin cette force qui me manque, c’est ce qui menace mon autonomie. »

C’est, là, le nœud du drame : ceux qui auraient le plus besoin de recevoir ce qu’ils n’ont pas eus, ou ce qu’ils ont perdu, ressentent ce besoin comme une menace pour leur identité.

 

Il rejette ce besoin : « j’ai besoin, alors, c’est une faiblesse ! Si j’ai besoin que l’on m’aide, alors je donne à autrui un pouvoir sur moi-même. J’aurais tellement besoin d’être aimé. Mais si je trouve la personne qui m’aime, il y a le risque qu’elle compte trop pour moi et que je dépende d’elle ! Je préfère rompre ! Ou plutôt, je vais l’attaquer et la mettre sans cesse à l’épreuve ! »

Derrière tout ça, il y a cette peur du besoin de recevoir, cette peur de recevoir d’autrui ce qui nous manque.

Angoisses en miroir : abandon et fusion
C’est l’une des clés du comportement de ces jeunes très anxieux, avec l’angoisse de castration, dont on a beaucoup parlé, et qui est un aménagement déjà bien élaboré… L’angoisse humaine fondamentale, c’est l’angoisse d’abandon, l’angoisse de ne pas être vu, de ne pas exister, d’être transparent, de ne pas compter. Et il y a, en miroir de cette angoisse d’abandon, l’angoisse de fusion : « si je trouve le grand amour, je voudrais ne plus faire qu’un avec lui… mais alors… je ne serais plus moi-même. » Le sujet est pris entre ce besoin de fusion et la peur de n’être plus soi-même, de fondre et de disparaître. En lien avec ces angoisses, on trouve une difficulté de maniement de la distance : « Si tu ne me regardes pas, c’est que tu t’en fous de moi, je pourrais crever, c’est comme si j’existais pas ! Si tu me regardes, qu’est ce que tu me veux, qu’est ce qu’elle a ma gueule, je n’aurais donc pas la paix ? »
 

Ce « trop loin - trop près », ça traduit quoi, sinon de l’attente ?

Si vous êtes tranquille, vous savez gérer le temps : « tiens, aujourd’hui, ma mère est occupée… bon, demain, elle s’occupera de moi… ce n’est pas grave, parce que j’ai assez de ressources pour m’occuper en faisant des choses qui me font plaisir. »

Si vous n’avez pas cette sécurité intérieure et si maman ne s’occupe pas de vous, vous vous sentez déprimé.

Et si elle s’occupe trop de vous, il y aura des : « tu me prends la tête, tu me gaves, tu me saoules (notez, ces propos de toxicomanes) ! Ma tête, elle est à moi, mais ma mère elle plante son drapeau dedans ! Elle est comme Bush en Irak ! »

Attente et déception
Cette tête ne serait pas « prise », si elle n’était ouverte. Et elle est ouverte, parce qu’elle est en attente. Cette attente considérable me semble être le plus gros problème de l’adolescence : l’adolescence est une attente permanente. Si vous êtes tranquille - c’est le cas de la majorité d’entre nous - l’attente est, par moments, un peu dure. Mais nous pouvons décider de voir le verre à moitié plein, plutôt qu’à moitié vide. Par contre, si vous êtes dans une grande inquiétude, si vous avez vécu des choses traumatiques, si vous avez été déçu, alors là vous verrez toujours le verre plutôt vide.
 
Vous subirez cette inquiétude, celle du « comment se remplir. » Si l’on s’occupe trop de l’inquiet, il le vivra comme une intrusion sur son territoire. L’attente est vécue comme un pouvoir donner à autrui sur soi-même, et ce pouvoir donné se mue en menace. D’où ce cercle vicieux : « j’aurais besoin de me nourrir de ce qui me manque, mais si je m’en nourris, cela menace de m’envahir ; donc je refuse ! Et en le refusant, je ressens que j’ai de plus en plus besoin de ce qui me manque ; et je suis, donc, de plus en plus dans la nécessité de me refuser ! »
La tentation de fuir ce que l'on désire, par peur d'en devenir dépendant
Il y a, donc, cette peur : « il va m’abandonner, il va m’envahir, il verra mes lacunes, alors je préfère reprendre mes distances, je préfère – mais, en fait, je n’ai pas le choix - fuir ce qui m’attire. »
Pour moi, le plus grand dilemme de l’adolescence et de l’être humain, c’est cette tentation de fuir ce qu’il désire, par peur d’en devenir dépendant. Et du coup d’en avoir de plus en plus besoin.
Le couple infernal « anorexie – boulimie » est une sorte de caricature, un modèle paradigmatique : si l’anorexique ne mange pas, ce n’est pas parce que la nourriture ne l’intéresse pas. Tout au contraire ! Elle ne pense qu’à ça ! Car si elle commence à manger, elle ne pourra plus s’arrêter. Dans beaucoup de domaine, c’est ainsi : si on me donne ce dont j’ai besoin, alors je vais fondre !
 

Alors comment leur rendre tolérables, à ces adolescents, les apports nutritionnels dont ils auraient tellement besoin ? Cela sans les humilier, sans qu’ils ressentent cela comme une intrusion, comme une invasion ?


Pour échapper à ce dilemme, la tentation pour l’adolescent, c’est de s’opposer. Quand on s’oppose, on échappe à l’angoisse d’intrusion : il suffit de n’être jamais d’accord, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse. Quand on s’oppose, on contrôle encore quelque chose. Et ce fonctionnement, il peut durer toute la vie : ainsi ces couples qui se disputent tout le temps, mais qui ne se quittent jamais. Là on est sûr qu’il y a un problème d’attachement : une grande demande d’attachement et la peur de cet attachement. Un tel fonctionnement empêche d’accéder à une véritable autonomie.

Insécurité interne et dépendance aux percepts et au regard d'autrui

Vous trouvez un modèle dans la vie courante, c’est celui de l’enfant de un à deux ans qui se sépare de maman.

S’il a une sécurité interne, des ressources, lorsque maman s’en va, il pleurera cinq minutes, puis il utilisera ses ressources pour s’adapter à la situation. Cela parce qu’il a confiance. Il a acquis cette confiance grâce à la fiabilité et la prudence de sa mère. Cet enfant a des réponses adaptées : maman s’en va, mais il sait qu’elle va revenir ; elle s’en va, mais il remplace son absence par le plaisir d’utiliser ses ressources, par exemple, celle de sucer son pouce, de babiller, de jouer. Il ne ressent pas qu’il est dépendant.


Par contre, si je suis en insécurité, et que maman s’en va, qu’est ce que je fais : je hurle ! Il faudra aussi que maman laisse la lumière allumée. Parce que je suis dépendant de l’extérieur.


Tous les adolescents fragiles sont hyper dépendants de la perception : « tu me regardes, tu ne me regardes pas, et pourquoi tu as ce ton… » Ils sont hyper sensibles à tout ce qui est sensoriel. C’est un peu comme le parano. Le parano, c’est celui qui va immédiatement repérer des signes…tiens ! là ! Madame me regarde en souriant : elle se fout de ma gueule ; ce Monsieur, là, baisse son visage, c’est que je l’ennuie…

 

Le parano extrait de son contexte tout ce qui peut le renvoyer à son inquiétude de ne pas être, de ne pas exister, comme il le voudrait. Il est totalement dépendant de l’extérieur. Sans doute, pointe-t-il, à l’occasion, des réalités parfois très justes, mais celles-ci sont détachées de leur contexte et ne renforcent que son sentiment d’inquiétude.
C’est un peu comme ces jeunes qui me disent: « moi, le prof de math, je ne peux pas le piffer, alors, les maths, moi, je n’en fais plus!» Moi, je leur réponds : « c’est formidable, ça ! L’avez-vous dit à votre professeur, sait-il qu’il conditionne à ce point votre vie ? Il est, tout de même, pour vous, le personnage le plus important de l’année, puisqu’il vous a fait renoncer aux maths et à réussir vos études ! Je suis sûr que votre professeur est persuadé qu’il ne joue aucun rôle dans votre existence, que ce qu’il fait n’a, à vos yeux, aucun intérêt. Dites-le-lui : monsieur le professeur, c’est vous qui déterminez mon avenir ! Dites-le-lui, cela lui fera plaisir d’apprendre son importance. » Ces jeunes nous disent : « le professeur est plus important que la matière, que les outils que je me donne pour construire ma vie ! C’est lui le personnage central : il me prend la tête, et du coup il conditionne mon existence. »
Notre rôle c’est de les aider à se rendre compte, qu’il vaudrait mieux qu’ils pensent d’abord à eux, et qu’ils s’interrogent sur l’importance qu’ils sont en train d’accorder à l’autre.

Grâce à la souffrance, j'acquière un pouvoir sur l'autre et je garde mon autonomie

Comment trouver une bonne distance ? Une distance pas trop lointaine, qui ferait craindre l’indifférence ? Une distance pas trop proche, qui ferait craindre l’intrusion ? Ce n’est pas dans le plaisir partagé qu’elle pourra être trouvée. Car dans le plaisir partagé, un pouvoir est donné à l’autre : plus que jamais, on dépend de lui, on reconnaît son importance. Que fait l’enfant qui a peur quand maman s’en va ? Il va, on l’a vu, s’agripper au monde perceptif et lancer des « laisse la lumière allumée » et des « reste avec moi. » Comment retenir maman plus longtemps et comment avoir un pouvoir sur elle, quand on se sent si dépendant d’elle ? Ce pouvoir, il ne le trouvera pas dans le plaisir partagé.
S’il dit : « maman, raconte-moi une histoire, je suis content tu m’as raconté une histoire » que dira maman après avoir lu l’histoire ? Et bien : « bonsoir, mon chéri. »

 
Si ça va bien, ça ne va pas ! Les anxieux comprennent cela très vite. Si ça va bien, ça ne durera pas ! Comment, donc, retenir maman, sinon par la plainte : « j’ai mal à la tête, j’ai mal au ventre, j’ai envi de vomir. Avec la souffrance, je vais la retenir. Mieux, je vais la retenir et tenir la bonne distance, puisque ce que tout ce qu’elle fait ne suffit jamais à me rendre bien. Grâce à la souffrance, je garde mon autonomie. »
Qu’est ce que les caprices ? Que sont les «j’ai soif, je veux boire, mais je ne veux pas de l’eau, je veux du jus d’orange, mais pas cette marque là parce qu’il y a des grumeaux dedans, et puis, je veux une paille, mais il faut changer le verre, parce que celui-là, c’est pas le bon » ? Derrière le caprice, il y a un problème d’attachement. Le caprice dit : « j’ai besoin de toi, mais je ne supporte pas ce besoin » ; c’est la traduction immédiate.
La nécessité d'un tiers

Alors comment rendre tolérable ce besoin ? Souvent, ce qui va marcher c’est l’intervention du tiers. C’est papa qui arrive – je ne dis comme pas comme King-Kong qui casse tout sur son passage !-, non, c’est papa qui dit : «Maintenant, allez, ça suffit, ça fait une heure que vous êtes ensemble, tu racontes une dernière histoire et puis c’est fini, et je coupe la lumière. » Comme il est un tiers, avec lequel il n’y a pas le même lien de dépendance affective, ça passe. Nous avons tous eu l’expérience de cette période de l’adolescence où les parents de nos amis avaient plutôt tendance à dire à nos parents combien nous étions bien élevés, combien ils avaient de la chance d’avoir un enfant aussi charmant, qui débarrasse la table… Avec les parents de nos amis, il n’y avait pas la même demande affective, pas la même dépendance. Montrer à nos parents que nous avions besoin de leur reconnaissance, montrer que nous avions reçu d’eux… c’était, too much. De manière normale, c’est quelque chose de gênant de réclamer cette reconnaissance, alors, imaginez pour ceux qui sont en grande difficulté !

C’est bien pourquoi on voit des ados très liés à une mère, qui les a élevés, qui ont une relation très proche avec elle, devenir odieux avec celle-ci.

 

Ce n’est pas de la haine.


C’est ce besoin d’elle qui est devenu une menace, qui leur fait violence. Violence à laquelle ils répondent par une autre violence. C’est important de le comprendre, notamment pour les professionnels qui travaillent avec les adolescents. Notamment, pour qu’ils puissent penser les difficultés des jeunes, pas seulement en terme de « droits de l’enfant », mais aussi, en considérant leurs besoins, et, en tout premier lieu, celui de mettre une distance entre soi et l’objet d’attachement.

Cette distance est nécessaire pour qu’ils puissent se renforcer dans leurs ressources propres.

On a beaucoup parlé de droits, et oublier les besoins. A l’arrière plan de cette primauté du droit de l’enfant, il y a cette primauté du « c’est mon choix », qui est devenu l’un des leitmotivs de notre société. Vous connaissez ces émissions où on voit des gens, qui n’ont aucun choix, mais qui affirment « c’est mon choix » pour expliquer toutes leurs extravagances ; comme ils ne sont pas tellement sûr de leur liberté, il leur faut d’ailleurs prendre les autres à témoins…
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La disqualification de l'éducatif
Pour sortir de l’insécurité, il faut une distance avec l’objet d’attachement, notamment grâce à la médiation du tiers. C’est au moment où l’enfant prend du plaisir à jouer avec ses copains, sans perdre sa mère pour autant, que l’on a gagné ; parce qu’il revient de l’espace de jeu, en pensant : « j’ai trouvé du plaisir là-bas, je sais que peux aller de l’un à l’autre. » Il y a du jeu, de la liberté, de la souplesse. Mais cela, à un certain moment, il a fallu le lui imposer, l’obliger à aller vers les autres.
On ne peut se satisfaire d’attendre que l’enfant comprenne le pourquoi et le comment de sa peur… car à ce moment là, cet enfant aura 20 ans, et il se sera un peu tard. Nous sommes un petit peu responsables d’avoir si bien réussi à faire que l’ont veuille à tout prix comprendre les souffrances des enfants et des adolescents. Cette volonté de comprendre s’est tellement diffusée qu’elle a eu pour effet de disqualifier l’éducatif.
 
L’éducatif a été disqualifié durant ces dernières vingt années. Le discours éducatif soutient qu’il y a des choses qu’on fait et d’autres qu’on ne fait pas. Que c’est peut être difficile, qu’il y a de la souffrance, mais que ça ne change rien au fait que la société dit qu’il y a telle chose à faire, par exemple aller à l’école, et qu’il faut pour cela surmonter ses peurs et que c’est possible… Ce discours a été disqualifié, on a entendu des : « mais vous êtes des brutes ! des ignares en plus ! il faut les comprendre ! » Sans doute faut-il les comprendre, mais pour découvrir un paysage, il faut aussi marcher. Et si on reste assis à attendre de comprendre pourquoi on a envie ou pas envi de découvrir le paysage, alors, la vie risque de passer. Il y a un équilibre à trouver entre cette volonté de comprendre et une volonté d’amener les adolescents à faire ce qu’ils doivent faire, car c’est, bien souvent, en faisant que les peurs disparaissent.
La " romantisation " de la maladie mentale
Lié à cette volonté de comprendre, dans les années 60-70 s’est développé une «romantisation » de la maladie mentale. Et sur ce point, on s’est planté sérieusement. La maladie mentale, c’est un appauvrissement. Non pas que les sujets soient pauvres, mais le fait d’être malade, c’est le fait de perdre une partie de ses potentialités. Je ne connais pas un trouble mental qui ne se traduise pas par une perte d’une partie des potentialités du sujet. Même ces troubles que nous partageons tous – et qui ne sont pas catastrophique – à savoir les phobies, qui peuvent être regardée comme les séquelles minimales de nos peurs, réduisent nos potentialités. Ces phobies d’araignées, de serpents, de souris, de sortir en public, plus elles sont restreintes, moins elles nous appauvrissent… Mais, bon, la peur de la souris qui nous fait grimper sur une table, on ne peut pas dire que c’est d’une richesse extraordinaire ! Tout simplement parce que ce n’est pas un choix de hurler et de grimper sur une table à cause d’une souris. Vous n’avez pas le choix… c’est cela qui caractérise le trouble mental.
 
Cette absence de choix joue des tours, par exemple, à ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de dire des choses, dont ils savent pourtant qu’il ne faudrait pas qu’ils les disent. C’est plus fort qu’eux, ils les disent quand même, parce que ce n’est pas un choix ; ils peuvent sans doute se rattraper et s’ils ont du pouvoir, cela s’arrangera… Mais en tout cas, c’est pas un choix. A propos de celui qui a des T.O.C. (troubles obsessionnels compulsif), on peut vouloir le comprendre, considérer qu’il subit un conflit entre des désirs et des interdits… Mais, c’est une chose d’avoir des conflits entre le désir et l’interdit ; et une autre, d’avoir des T.O.C. comportementaux et de se laver les mains quinze fois par jour, tout en pensant que c’est tout à fait idiot, mais il faut tout de même le faire. Où est la part de liberté dans tout ça ? Je crois que la maladie mentale est ainsi. L’anorexique ne choisit pas : elle affirme « j’ai le droit d’être maigre, c’est mon choix », mais en fait elle dit : « si je recommence à manger, je ne m’arrêterais jamais, je n’ai pas le choix. » Ce n’est pas un choix, c’est un appauvrissement.
Créativité et destructivité

Revenons à cette contradiction que j’ai formulée ainsi : « ce dont j’ai besoin est aussi ce qui me menace. » L’homme est le seul être vivant qui a conscience qu’il a besoin des autres pour être lui. Il est le seul à être conscient de cette dépendance.

La façon de l’homme de retrouver un rôle actif, et de penser, malgré sa conscience que les autres le déterminent, c’est la créativité. Je dirais que la créativité du pauvre, c’est la destructivité.

Si je suis impuissant, si tout m’échappe, si je ne sais plus ce que je veux car je veux des choses contradictoires à m’en rendre fou, si je veux me nourrir de choses mais que ces choses me menacent, alors, je peux, pour retrouver un rôle actif, me détruire. Se détruire, c’est toujours possible.

 
Réussir, avoir du plaisir, cela dépend des autres… et par voie de conséquence… bonjour la déception. Passer le BAC, est-ce possible ? Est-ce possible, si c’est s’exposer à l’échec et au mépris, mettre au jour ses lacunes, ses difficultés et se déculotter en public ? Cette peur et ce renoncement, ce n’est évidemment pas un choix, mais si je pense « le BAC ça m’intéresse plus », je peux croire que c’est mon choix de ne plus le passer. Dans le renoncement, je maîtrise, je redeviens actif. Il y a une tentation de trouver dans la destructivité et la souffrance le moyen de se sentir exister. Si je veux rester actif, je peux toujours me scarifier, je peux toujours faire une tentative de suicide, je peux faire une crise boulimique, je peux aller me saouler la gueule, je peux prendre des toxiques et, d’ailleurs, en affirmant, « je vous em… tous, car c’est mon choix ! »
Destructivité et mécanisme de défense
Je prendrais pour exemple, une fille de 14 ans en grande dérive : tentative de suicide, scarification, semi-prostitution, échec scolaire, parents séparés, père alcoolique, tableau un peu classique dans ces cas là. Elle accepte de me voir, mais je suis accueillis avec des : «ça me saoule, ça me saoule », une attitude de déni qui durera pendant trois quart d’heure. Elle me regarde face à face. A un moment elle me dit : « vous en voyez, chaque jour, cinquante comme moi. » Elle ne m’a pas dis trois comme ça, mais cinquante ! Cinquante, qui est l’exacte envers d’un « je voudrais être unique, je voudrais qu’on s’occupe de moi. » Cinquante, s’est traduit aussi pour un « vous faite ça à la chaîne, vous n’en avez rien à foutre de moi ! » Je lui ai répondu : « j’ai bien compris que je vous saoule, mais je voudrais que vous me disiez les qualités que vous vous voyez. » Et bien, cette fille, qui jusqu’alors m’avait regardé, droit dans les yeux, sans émotions apparentes, a détourné d’un coup la tête, comme si je lui avais craché au visage. Ses cheveux sont tombés devant ses yeux. Et comme si cela ne suffisait pas pour dissimuler sa honte, elle a porté ses mains devant ses yeux. Elle est restée ainsi vingt secondes, sans rien dire.
 

Elle a ensuite relevé la tête, et m’a dit : « je suis une conne ! » J’ai répondu : « là c’est parfait : si vous êtes une « conne », vous pouvez me regarder droit dans les yeux ! Il n’y a plus de problèmes, plus d’émotions… mais vous avez eu une émotion à l’idée d’avoir une qualité. » L’image qui m’est venu à ce moment là, c’est qu’une qualité, une émotion positive chez une personne dans cet état, c’est comme une goutte d’eau que l’on dépose sur un morceau de sucre. Elle semblait dire : « si j’ai une qualité, qu’est ce que je fous là, dans cet hôpital, dans cette existence pourrie ? Si quelque chose de bon existe, qu’est ce que je fais là ? Par contre si je pense que « ça me saoule », que je suis une conne, je reste anesthésiée. Ce n’est pas un choix de penser comme ça, mais ainsi je souffre moins, je maîtrise. Si quelque chose de positif arrive, alors toutes mes défenses s’effondreront. Je fondrais comme un sucre recevant une goutte d’eau. »

Alors je lui ai dit : « une des qualités que vous avez, c’est le courage. Est-ce que ce courage vous allez l’utiliser pour veiller sur vous et prendre soin de vous-même ? Ou l’emploieriez-vous pour continuer à vous taper ainsi la tête contre les murs ? »

Les jeunes se tapent la tête contre les murs de la société

Nous avons parlé tout à l’heure de l’enfant qui s’agrippe à sa mère. Mais, il y a aussi l’enfant qui n’a pas de maman à qui se plaindre, l’enfant carencé.

Que font ces enfants lorsqu’ils sont seuls ? Ils recherchent d’autres expériences, par exemple, ils se balancent de manière mécanique, stéréotypique. Cela n’a rien à voir avec le bébé content, qui joue dans son berceau, qui suce son pouce, qui remue et s’agite. Là, c’est complètement mécanique. Ce n’est pas un plaisir, c’est un besoin, pour se sentir exister. Les contacts qui leur manque, ils les recherchent en se tapant la tête contre le bord du berceau, en s’arrachant les cheveux, en se donnant des coups sur le visage.

Et c’est ce que font certains adolescents. Je m’interroge parfois sur l’usage que les adolescents font de leur liberté actuelle. Ils l’utilisent parfois pour se mettre en galère.

Même ceux qui ne sont pas dans le pathologique et qui ont besoin de la provocation de se sentir exister. La provocation, ça vient heurter.

 

C ‘est quoi la provocation ? Imaginons, qu’à l’avenir nos enfants soient obligés de se rendre à l’école habillés en noir, si possible avec des vêtements déchirés, chaussés de souliers de trois kilos, qu’ils aient aussi des anneaux dans tous les trous afin qu’ils puissent être accrochés en vu de prévenir l’absentéisme, et qu’ils aient des scarifications et des tatouages reconnaissables… Vous diriez, attendez, ça va pas ? C’est choquant ! Ce serait la révolution ! Par la provocation, les jeunes existent en effrayant, en choquant. C’est comme un coup de poing, plus ou moins fort, mais c’est un coup de poing.


L’enfant carencé rencontre l’adulte, avec lequel il n’a pas de contact, en se tapant la tête. Moi, je crois que ces jeunes se tapent la tête contre les murs de la société. Certains se sont étonnés que les jeunes émeutiers brûlent des bâtiments qui leur servent, par exemple, des gymnases…Ce ne sont évidemment pas les bâtiments qu’ils ne connaissent pas qu’ils voulaient brûler. C’était ceux ce qui leur était proche, mais qui ne parvenaient pas à les nourrir, à les remplir, à les combler de manière satisfaisante.

Le droit de prendre soin de soi
Si l’on est d’accord pour dire que ces agissements, ce ne sont pas des choix ; que le fait d’aller mal, c’est une contrainte, mais que cela peut aussi devenir une tentation… alors je crois que l’on est fondé à être assez ferme sur un certain nombre de principes éducatifs. A savoir : on se respecte, on respecte les autres et se respecter ça veut dire que l’on ne se fait pas de mal. Il m’arrive, maintenant, de faire un peu de psycho dramatisme, de psychodrames, car cela permet d’exprimer des choses que certains jeunes ne pourraient jamais dire directement. Sur le mode « si quelqu’un te fait du mal, on le dénonce au juge », j’invite des jeunes à dénoncer cet espèce de tyran, qui est à l’intérieur de soi. Celui qui oblige à se scarifier, à se faire du mal.
 

Cela introduit de l’humour, et le jeune est enclin à penser « quand c’est moi qui m’exprime comme ça, c’est ma force, c’est mon identité qui s’exprime. " Il s’agit d ’aider le jeune à intérioriser l’idée que plus il y a eu de traumatismes dans l’enfance, plus il est injuste d’être son propre bourreau ! Je leur dit : « ce n’est pas acceptable, tu as été violé, traumatisé, alors, tu n’as pas, deux fois, trois fois, quatre fois plus que les autres, le droit de devenir ton propre bourreau. »

De là, je suis un tout petit peu allergique, à cette volonté de comprendre la souffrance des jeunes, car ce cadre là les renvoie à une notion passive, à une identité de victime, alors qu’ils ont la chance d’être jeune et d’avoir des envies.

Ne peuvent être déçu que ceux qui ont des envies fortes
Ce qu’il faut, c’est qu’ils ne deviennent pas leur propre bourreau ; et s’il y a eu des traumatismes - et il y en a eu -, et bien, il faut les aider à tourner la page. Il faut aller vers quelque chose de beaucoup plus actif. Il faut leur dire : « il y a eu des injustices, mais ne nous enfermons pas là-dedans, utilisons justement le fait d’en avoir subi pour avancer. » Il faut leur dire : « si vous avez tant de mal à supporter les choses, si vous êtes sensible si sensible à la déception, c’est parce que vous avez des envies très fortes. Vous êtes plus sensible que tout autre à la déception, mais il ne faut pas que la déception triomphe de vos envies. Vous êtes déçus, mais ne peuvent être déçu que ceux qui ont des envies fortes ! Vous, un rien vous déçoit, et bien, vous devez choisir le parti de votre envie d’être et non pas celui de la déception. »
 

Pour soutenir cette parole, il ne convient pas d’être sur le registre du « les pauvres, comme ils souffrent, comme je les comprends... »

Cela suppose d’affirmer qu’ils ont le droit de prendre soin d’eux. Et pour que cela soit valable, il faut que nous adultes, puissions soutenir que ça en vaut la peine, qu’il y a des possibles, des choses à faire. Que l’on peut y arriver, même si on ne maîtrise pas tout ; que l’on peut créer des choses qui nous nourrissent, plutôt que de s’enfermer dans la plainte.

On dit souvent de ces jeunes, qu’ils n’ont pas d’envie. Moi je crois que c’est tout le contraire : ce sont des passionnés en puissance.

Une souffrance, dont on se repaît
Comment les adultes pourraient soutenir qu’il faut se nourrir de ses envies, s’ils se repaissent de la souffrance ? Il me semble qu’en France nous sommes dans l’un des pays au monde où l’on parle le plus de la souffrance - il doit y avoir des études sociologiques là dessus. Etrangement, dans les pays les plus pauvres, les gens sont plutôt heureux d’avoir survécu une journée de plus. Tandis que nous vivons dans une société où ceux qui vivent dans l’anxiété ont sous les yeux les choses dont ils ne pourront jamais se remplir, où sont exposés une multitude de possibles, mais vers lesquels il est impossible d’aller si l’enjeu, c’est survivre. Alors, sans doute, dire : « on a des envies, il faut s’en donner les moyens », c’est plus facile à dire qu’à faire. On est bien d’accord.
 

Mais c’est tout de même dans ce sens qu’il faut aller, plutôt que dans un discours du type « comme on vous plaint de cette souffrance », un peu comme la mère qui dit à son gamin : «comme je te comprends d’avoir peur d’aller jouer avec les autres ! Moi aussi, - et il y a de quoi !-, j’ai un peu peur d’aller ce monde si mal fait. » Avant d’ajouter : « pour une fois qu’il y en a un qui tient à moi, qui s’agrippe à moi, je ne vais pas lui dire de partir. »

Alors, attention, à ne pas être trop dans la compassion. Il nous faut aussi soutenir une parole qui dit : « il faut que tu apprennes à te nourrir du monde. C’est là une exigence, tu n’as pas le choix. »

Conclusion
Je terminerai en citant Camus, et plus particulièrement son livre autobiographique, posthume, inachevé, « le Premier Homme. » Avant de le citer, je mentionnerai, dans les annexes du livre, la lettre de M. Germain, un instituteur. C’est un chef d’œuvre. Je ne connais pas de chose aussi belle sur ce qu’est l’éducation et sur ce qu’est la laïcité. On trouve aussi des pages merveilleuses sur la nostalgie, sur cette espèce de plaisir narcissique à se dire « avant comme c’était bien ! » Il faut convenir qu’il n’y a pas de danger à le dire, puisque tout ça ne reviendra pas ! La nostalgie est une espèce de revanche narcissique. Elle dit : « je suis impuissant sur tant de choses, alors là, au moins, je peux m’abandonner à m’apitoyer sur moi-même. »
 

Il y a, enfin, cette phrase - je suppose qu’elle s’adressait à sa mère-, où Camus dit : «pourquoi je te parle du suicide, tu sais que je l’ai en horreur, pour le mal qu’il fait aux autres. Alors il faut camoufler la chose par générosité. Pourquoi je te le dis à toi ? Parce que tu aimes la douleur. C’est un cadeau que je te fais, bon appétit. »


Je crois qu’il faut faire attention à ne pas donner aux adolescents le sentiment que leur souffrance, c’est ce qui nous intéresse le plus…


Je vous remercie de votre attention.