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Economie parallèle et trafics

The Wire, ou la "politique de la rue" selon les dealers

 

THE WIRE, OU LA "POLITIQUE DE LA RUE" SELON LES DEALERS

  par E. Meunier
 

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David Simons

La série The Wire ("Sur écoute") inspirée des écrits de David Simon, journaliste de Baltimore, est tout autre chose qu’un cop show. Sa dimension sociologique (déclin du monde ouvrier, paupérisation, exclusion sociale, crise du système éducatif, discrimination, délabrement urbain...) permet de croiser une pluralité de mondes (les dealers, les usagers de drogues, les policiers, les juges, les avocats, les dockers, les enseignants, les entrepreneurs du BTP, les politiciens, les journalistes...). Sa richesse nous interdit d’en rendre compte de manière exhaustive dans ce texte, aussi nous arrêterons-nous qu’à un seul de ses aspects : sa remarquable réflexion sur les liens entre trafics et violence.

 

En dévoilant la complexité du monde de la rue, la série permet d’aller au-delà des analyses qui mettent en avant la paupérisation dans ses effets matériels et psychosociaux (précarisation des liens familiaux, des liens à l’école, à la citoyenneté...) ainsi que les conséquences mortifères de la "guerre à la drogue" (qui n’est qu’une guerre aux drogués et aux petites mains du trafic). Ces éléments ne sont nullement ignorés et ils sont même dépeints avec réalisme au cours des épisodes. Mais en mettant au jour la complexité des relations qui unissent les dealers entre eux, The Wire expose une sorte de "politique de la rue", c’est à dire un système de relations de pouvoir possédant une logique interne qui génère inévitablement la violence.

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D'Angelo "D" Barksdale / D’Angelo et les petits dealers

Dans une scène emblématique (saison 1, épisode 3), D'Angelo "D" Barksdale, neveu d’Avon Barksdale, le boss qui dirige les trafics du Westside de Baltimore, discute avec un groupe de petits dealers qui travaillent pour lui. Il les a surpris en train de jouer n’importe comment avec un jeu d’échec. Les gamins lui expliquent que, faute de damier, ils jouent aux Dames avec des pièces d’Echec. D'Angelo entreprend alors de leur expliquer les règles du jeu d’Echec.

Dans les Echecs, explique t-il, il y a un Roi et un ensemble de pièces et de pions dont la fonction première est de protéger leur Roi. A Baltimore, le Roi, c’est son oncle, Avon Barksdale. Et plus précisément, le Roi est celui qui possède les contacts avec les fournisseurs de drogues, les réseaux de blanchiment d’argent ainsi qu’avec des personnages corrompus (avocats, entrepreneurs, politiques) qui peuvent protéger. Si le Roi meurt, le trafic meurt avec lui. Aussi doit-il rester presque immobile, n’être impliqué dans aucune activité visible.

 

Au côté du Roi, se tient une Reine : personnage puissant qui fait le lien entre le Roi et le reste du réseau et "fait le ménage" chaque fois que nécessaire. Ici, la Reine, c’est le personnage de Russell "Stringer" Bell, le n°2 de l’organisation de Barksdale.

Puis, explique toujours D'Angelo, il y a les Tours : ce sont les "planques", les lieux où l’on cache la drogue, l’argent, les armes… L’un des gamins raille cette métaphore qu’il trouve "idiote" puisque une planque, "ça ne bouge pas". D'Angelo leurs fait observer que la drogue change tous les jours de planque pour déjouer la vigilance policière. Le réseau est structuré pour défendre un Roi, mais cette défense est active et mobile : à cette fin elle mobilise un grand nombre de sociétés écrans (qui peuvent servir de couvertures) et de "nourrices" (personnes qui, contre quelques subsides, cachent les produits et l’argent dans leur appartement). Ce principe de mobilité peut aussi s’incarner dans le développement du deal en voiture ou par livraisons au domicile du client...

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Avon Barksdale / Russell "Stringer" Bell

Puis viennent les pions : ce sont les "petites mains" du trafic. D'Angelo leur explique que si un pion parvient jusqu’à la dernière ligne de l’échiquier, il peut se "transformer" en pièce, en Reine, par exemple. Eclair lumineux dans le regard du jeune Preston "Bodie" Broadus : "si je vais au bout, je pourrais devenir le Roi ?". "Non", lui répond, D’Angelo : dans ce jeu "chacun reste à sa place, et les pions ont une faible espérance de vie". Les "petites mains" du trafic sont des gamins du quartier, souvent en décrochage scolaire, qui ont grandit au contact de la culture de la rue et qui n’ont pas d’autres alternatives que les trafics pour accéder à des revenus de survie. Leurs chefs doivent leur laissé espérer qu’ils pourront gravir la hiérarchie du trafic, mais, ils seront sacrifiés chaque fois que nécessaire : ils effectuent les tâches les plus exposées à la répression et leur travail est parcellarisé (l’un prend l’argent du client, un autre la lui donne, un autre réapprovisionne en drogue, etc.), en telle sorte qu’ils ignorent tout du fonctionnement global du réseau.

 

Non seulement ils vont en prison à la place des chefs, mais les policiers n’en tire rien, ou presque, lorsqu’ils les interrogent. D'Angelo, dans son exposé sur le jeu d’Echec néglige les Fous et les Cavaliers : dans un tel dispositif défensif, ces pièces, traditionnellement offensives, ont un rôle secondaire (nous y reviendrons). L’intérêt de cette métaphore du jeu d’échec est de signaler l’organisation du trafic moins comme un système hiérarchique que comme un système de gestion des risques qui fonctionne au profit des têtes de réseaux.

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Preston "Bodie" Broadus et Malik "Poot" Carr assassinent sur ordre de Stringer leur copain Wallace / Les inspecteurs James "Jimmy" McNulty et Ellis Carver contrôlant des petits dealers.

D’Angelo essaye vainement de faire comprendre à ses propres "boys" à quel point ils sont exploités par ce système. D’Angelo est la mauvaise conscience de son oncle. Il a été impliqué dans plusieurs meurtres et demeure troublé par l’assassinat d’une maîtresse de son oncle qui menaçait d’être gênante : la splendide jeune fille était nue, l’exécuteur était dans l’obscurité, elle se penchait devant lui, inconsciente du risque, et la balle mortelle a traversé son corps de part en part. Cette troublante érotisation de la mort, lui rend la violence de plus en plus insupportable.

 

D’où, chez lui, le rêve d’un trafic qui se conformerait à des codes, sinon "moraux", au moins "normaux", à l’instar du commerce. Pourquoi, en effet, maltraiter les habitants qui n’ont rien à voir avec le trafic ou faire la guerre aux groupes rivaux pour des questions de "prestige", si les violences attirent la police ? Pourquoi maltraiter les "toxs" et s’interdire de leur témoigner les égards dus aux clients ? Pourquoi les arnaquer en leur vendant de la « mauvaise came » ? (Stinger lui explique, que plus la drogue est coupée, plus les "toxs" doivent en consommer pour ne plus ressentir le manque. La mauvaise drogue fonctionne comme l’obsolescence programmée : plus la marchandise est de mauvaise qualité, plus le client en consomme).

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Omar Little / Marlo Stanfield

Comment devient-on "Roi" ? Pour Machiavel, le Prince doit être "lion pour épouvanter les loups" (Le Prince, ch. XVIII). Barksdale, héritier d’une vielle famille de truand, règne en paternel sur le petit monde des trafiquants de Baltimore, protège sa "famille" et s’affirme en garant de "règles" propres aux délinquants (code d’honneur, parole donnée, etc.). Et pour assurer le respect de ces "règles", Barksdale recoure à ces hommes de mains, qui sont en quelque sorte ses "Fous" et ses "Cavaliers". Barksdale est un homme attaché aux "traditions". On le verra furieux en apprenant que ses hommes de main ont tenté d’assassiner l’un de ses rival, Omar Little, alors qu’il accompagnait sa vieille maman à la messe : c’était là transgresser l’immémoriale trêve du dimanche matin, et, en guise d’excuse, il fera porter un chapeau neuf à la vieille dame, car son chapeau du dimanche a été abimé au cours de la fusillade. 

 

Les loups qu’il faut effrayer, ce sont tous ces jeunes dealers ambitieux qui veulent se mettre à leur compte et qui, à l’instar de Marlo Stanfield, déstabilisent le trafic en violant ses règles. Mais le loup par excellence, c’est Omar Little, un criminel, dealer, homosexuel (dont l’amant, Brandon, sera sauvagement massacré par des hommes de Barksdale et qu’il va s’employé à venger), qui tue en jubilant, mais épargne les "innocents", donne parfois par charité de la drogue à des junkies, et qui approvisionne son propre trafic en braquant les dealers. Chez Omar Little, la métaphore du loup est explicite : un jour qu’il entre dans une cité pour braquer des dealers de Barksdale (saison 1 ; épisode 9), et que ceux-ci sont parvenu à se réfugier dans leur planque, il les menace d’un : "Vous allez me donner votre drogue, sinon, à trois, je souffle sur la porte".

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Roland "Wee-Bey" Brice et Marquis "Bird" Hilton, deux tueurs au service de Barksdale

Machiavel observe que, s’il est nécessaire d’effrayer les loups, cela ne suffit pas, car "ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles". Ceux qui grandissent dans la Rue survivent grâce à leur sens de la débrouillardise et développent leur esprit de ruse. D’où, la nécessité pour le Prince d’avoir l’habileté du renard pour déjouer les pièges qui ne manqueront pas de lui être tendu. Pour Machiavel, le Prince est idéalement lion et renard, force et ruse. Aussi Barksdale (le fort) et Stringer (le rusé) semblent-ils former un binôme parfait. Machiavel observe encore que le renard peut surclasser le lion s’il a su "déguiser cette nature de renard", et parce que, maître dans l’art de se contrefaire, il peut se faire passer pour un lion.

Stringer, bien qu’uni à Barksdale par des liens formés dès l’enfance, aspire secrètement à devenir le maître du trafic. Stringer est un chef d’une toute autre nature que Barksdale. Son aura auprès des dealers de la ville tient au fait qu’il est porteur d’une vision : celle d’un trafic structuré par la rationalité entrepreneuriale. Aussi Stringer incarne t-il un autre modèle d’autorité que celui de Barksdale et nombre de dealers de la ville sont disposer à le suivre.

Stringer prend des cours d’économie au Baltimore City Community College (saison 1 ; épisode 9) pour améliorer le bon fonctionnement du trafic. A une question d’un professeur sur l’élasticité de la demande, il lève le doigt et répond que parmi les facteurs qui peuvent favoriser l’augmentation de la demande d’un bien, indépendamment d’un prix en augmentation, il y a le "plaisir" qu’il procure au consommateur. L’enseignant le félicite pour sa remarque. Stringer utilise ici ses connaissances de terrain : il vient de lancer une nouvelle came, conditionnée dans des capsules jaune, qui a la réputation d’être de la "bombe".

Il a constaté que si l’on peut, en vendant de la mauvaise came, forcer le junkie à consommer plus pour satisfaire un besoin (lutter contre le manque), on peut gagner bien plus d’argent si le client consomme pour satisfaire son plaisir, car, alors, il ne regarde plus à la dépense !

 

Arnaquer et brutaliser le client est devient à ses yeux anti-commercial et contraire aux intérêts du trafiquant. Le dealer de rue doit abandonner ses manières de petite frappe, pour devenir le gestionnaire attentionné de sa clientèle.

Il faut aussi en finir avec les identités de quartier qui sont sources de guerres inutiles entre les Cités. Les violences sanglantes, qui émeuvent la population et attire la police, nuisent gravement au commerce. Quand Stringer a du mal en se fournir en drogue de qualité, il s’associe avec Joseph "Proposition Joe" Stewart, le boss qui tient la majeure partie de l’Eastside de Baltimore, et, en échange d’un approvisionnement régulier en bonne came, il lui cède plusieurs point de vente du Westside (2e saison, épisode 10). Lecteur d’Adam Smith et de sa "Richesse des nations" (Saison 3, épisode 12), il fonde une "coopérative" des dealers où chacun peut s’épanouir grâce à ses "avantages compétitifs" : le réseau de Barksdale est en pointe dans le blanchiment, celui de Proposition Joe dans l’approvisionnement, d’autres possèdent des lieux de deal intéressants...

Le rêve de Stringer, c’est de développer suffisamment ces activités de blanchiment, pour qu’à terme, le gang Barksdale gagne plus d’argents licites que d’argents sales. Stringer séduit ainsi les "cadres" du trafic : il leur ouvre l’horizon d’une richesse couplée à la respectabilité sociale.  

Si D’Angelo rêve d’un deal "normalisé", son illusion est de supposer qu’une "éthique" pourrait réduire la violence. Pour Stringer, la réduction de la violence procède de la politique d’un Prince "renard", animé par une rationalité "entrepreneuriale", qui exclue la violence au motif qu’elle est contre-performante (Stringer, par ailleurs, ne recule pas devant la violence, mais il n’en n’use qu’autant qu’elle est nécessaire à la protection du réseau, et il ferra, notamment, assassiner D’Angelo dont la loyauté est devenue incertaine).

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Stringer et Joseph "Proposition Joe" Stewart / Stringer et le sénateur Clayton "Clay" Davis

Les "réformes" de Stringer échoueront, et cet échec se soldera par son assassinat. Son "modernisme" heurte les codes traditionnels de la rue. Il doit élever la voix face aux petits dealers qui rechignent à jouer la carte de la bonne entente avec les quartiers rivaux, car c’est pour eux se rabaisser (Saison 3, épisode 1). A Stringer qui lui explique que "tous les business basé sur un marché fonctionne avec des cycles, et là on est dans un cycle négatif", Barksdale qui redoute l’ascension de second, réplique : "Sting', là on n’est pas dans tes cours d’économie, tu saisis ? Je te cause pas de cette partie là, je te cause d’autre chose : la rue, c’est la rue ! Toujours la rue !" et d’exiger des représailles contre des groupes rivaux qui ont pris possession de plusieurs coins de rue (Saison 2, épisode 12).

 

Barksdale, le Prince Lion, ne peut concevoir de céder un point de vente contre un meilleur approvisionnement : "Je ne suis pas un homme d’affaire, je suis un gangster et rien d’autre. Je veux mes coins de rue" (Saison 3, épisode 6). Barksdale met en cause son second avec d’autant plus de vivacité qu’il ne parait plus aussi rusé depuis que le sénateur Clayton "Clay" Davis l’a roulé dans la farine en lui extorquant des fonds en échange de promesses creuses. Le binôme vole en éclat et les deux hommes vont se trahir mutuellement.

Si Barksdale est condamné parce qu’il incarne un monde dépassé, Stringer n’en est pas moins condamné à échouer. Son projet n’intéresse que les "cadres" du trafic, qui espére, via le blanchiment, pouvoir quitter la rue et devenir des hommes d’affaire "respectables" ; mais il n’offre aucune perspective à la masse des petits trafiquants de la rue.

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Felicia "Snoop" Pearson et Chris Partlow, les tueurs de Marlo Stanfield / Michael

Au règne de Barksdale-Stringer, succède celui de Proposition Joe, qui se pose en médiateur, en juge de paix des divers trafiquants de la ville. Il fournit la drogue à tous les gangs et espère en retour que chacun ferra ses petites affaires le plus tranquillement possible. Il a même l’ambition de "domestiquer" le loup Marlo Stanfield, qui répand la terreur sur la ville, en le faisant entrer dans le jeu. Il ne sera pas récompenser de ses efforts car Marlo Stanfield l’assassinera dès qu’il aura identifié ses fournisseurs. L’erreur de Proposition Joe est d’avoir cru que tous les dealers ont l’argent pour mobile, et que la prospérité générale du trafic pourrait être un dominateur commun unissant tous les trafiquants. Mais Marlo Stanfield, et plus encore son couple de tueurs, "Snoop" et Chris, ont d’autres mobiles : ils veulent du pouvoir, de la puissance, de la reconnaissance et se venger - se venger "en pire" - des humiliations et des blessures que la vie leur a infligé (Snoop et Chris pour entrainer le jeune Mickael dans leur folie meurtrière accepteront de liquider son beau-père, qui s’est rendu coupable d’acte de pédophilie sur celui-ci – la rage que Chris met à défigurer sa victime évoque l’idée qu’il partage la souffrance de Mickael).

 

Marlo Stanfiels impose son hégémonie sur la ville par sa brutalité et en se présentant comme celui qui ne craint pas la mort et qui, en conséquence, peut soumettre ceux qui ont peur de mourir en leur promettant sa protection. Si la forme d’autorité conciliatrice incarnée par Proposition Joe ne peut qu’échouer (puisqu’elle ne peut réguler les individus animés par des motivations non mercantiles), la forme d’autorité incarnée par Mario Stanfiels n’est pas moins condamnée à échouer : la rue est féconde en individus qui n’ont pas peur de la mort et qui voudront le défier le Roi. Mais le Roi ne pourra répondre personnellement à ceux qui le défient, puisque s’il meurt, c’est le réseau tout entier qui meurt. Sa responsabilité de Roi est de ne pas s’exposer, mais en ne relevant pas le défi, il perd sa crédibilité et son aura, puisque celles-ci sont fondées sur sa capacité à agir sans avoir peur de la mort.

Ce que montre The Wire c’est que le monde du trafic est incapable de s’autoréguler. Le monde de la rue peut bien tenter de se structurer, il n’aura jamais de constitution et d’institutions à même de le stabiliser. Il peut connaître des phases d’apaisement, mais la crise, et la violence qui va pair, est périodiquement inévitable. S’il peut y avoir une régulation du trafic, elle ne peut venir que de l’extérieur.

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Le commandant Howard "Bunny" Colvin et l'inspecteur James "Jimmy" McNulty / Thomas J. "Tommy" Carcetti

Le commandant de police Howard "Bunny" Colvin va, de sa propre initiative, organiser des "scènes ouvertes", c’est-à-dire garantir l’impunité aux dealers et aux usagers de drogues, s’ils consentent à dealer et consommer dans des zones qui n’affectent pas la population : en l’occurrence, s’ils acceptent de s’installer dans des quartiers vidés de leurs habitants en prévision d’une démolition ou sur des friches industrielles, zones que Colvin a rebaptisées du nom d’"Amsterdam". La police réprime durement le trafic s’il se déroule hors d’"Amsterdam" et n’intervient dans cette zone que pour prévenir les actes de violence. Les Eglises, des travailleurs sociaux et sanitaires et des éducateurs investissent ces zones pour y mener un travail de prévention et de réduction des risques. Rapidement, il parvient à réduire significativement la criminalité sur la ville et son initiative est applaudie par la population des quartiers populaires. Colvin mise sur la "prévention du crime" et la réduction de la violence, plutôt que sur une "guerre à la drogue" qui est inefficace et destructrice du lien entre policiers et les habitants, parce qu’elle transforme la police en force d’occupation des quartiers populaires. En outre, il sait d’expérience que la répression n’atteint jamais ceux qui s’enrichissent vraiment grâce au trafic, c’est-à-dire ceux qui assurent le trafic international, les hommes d’affaires, les avocats et les politiciens impliqués dans le blanchiment d’argent et les gros dealers qui bénéficient des meilleurs avocats.

 

 

Colvin sera destitué grâce aux manœuvres du Conseiller municipal Thomas J. "Tommy" Carcetti. Ce dernier qui a su exploiter médiatiquement et politiquement ce renoncement face à la "guerre à la drogue" pour déstabiliser le maire, et ainsi prendre sa place. Colvin, destitué, se reconvertira professionnellement en animant des programmes éducatifs en direction des jeunes de la rue.

Quelques uns ont incriminé le "pessimisme" de la série. Certes, les "gentils" ne triomphent pas à la fin. Mais la série a le mérite de mettre au jour, dans toute leur complexité, les ressorts de la violence liée au trafic. Le trafic ne peut s’autoréguler, mais la société, en apportant des réponses policières à des problèmes sociaux, sanitaires et éducatifs, s’interdit de la réguler efficacement. Pire, la violence nourrie le populisme, fait les choux gras des médias et le trafic procure des liquidités qui "huilent" l’économie légale (dessous de table, fraude fiscale, caisse noire, etc.). Au final, la société tire trop de "bénéfices secondaires" de la violence et du trafic pour ne pas y être addicte. Le mérite de The Wire est de montrer que question du trafic est moins une question policière et judiciaire qu’une question politique qui interroge des choix sociaux, éducatifs et économiques et, ainsi, de mettre en lumière les responsabilités de chacun.

Pour aller plus loin :
David Simon (trad. Héloïse Esquié), Baltimore : une année dans les rues meurtrières [« Homicide: A Year on the Killing Streets »], Paris, Sonatine, 2012
David Simon (trad. Caroline Dumoucel, Clémentine Duzer, Ferdinand Gouzon), The Corner : Tome 1, hiver/printemps, J'ai lu, 2012
Sur Ecoute (The wire), série de Brad Anderson, Daniel Attias, DVD, Warner Home Video, 2010