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Economie parallèle et trafics

La Prévention au défi des trafics - Partie 1 sur 3

LA PRÉVENTION AU DÉFI DES TRAFICS
1ere partie : L’économie de « trafic » dans les quartiers populaires – approche « formelle »
Emmanuel MEUNIER, Educateur

Août 2010
Introduction

Des professionnels de la prévention s’interrogent sur la possibilité de développer des actions de prévention en direction de jeunes impliqués dans les trafics. En particuliers sur Marseille où un groupe se rencontre dans le cadre d’un projet intitulé « la proximité à l’épreuve de l’économie de débrouille » coordonné par l’ADDAP13 (Association départementale pour le développement des actions de prévention) avec le soutien de la ville de Marseille, la Préfecture, le Conseil général des Bouches-du-Rhône et le CEREQ ; à Paris et en Seine-Saint-Denis, des professionnels se rencontrent dans le cadre d’un projet « prévention de l’inscription dans l’économie de la rue », coordonné par le FFSU (Forum Français de Sécurité Urbaine) et soutenu par le Conseil général de la Seine-Saint-Denis, la Mairie de Paris, la Préfecture de Paris et la DDASS 93.

Ces échanges qui visent l’élaboration de stratégies de prévention en direction de ces jeunes, sont rendus possible par une prise de conscience croissante, de ce qu’à l’exception d’une petite minorité qui tend à s’assimiler au grand banditisme,  le grand nombre, lui, n’y gagne presque rien.

Le paradoxe du petit dealer, comme nous le verrons, est qu’en dépit du fait qu’il gagne très peu et s’expose à des risques exorbitants ; il persévère dans son activité. Comprendre ce paradoxe est un préalable à l’élaboration de stratégie de prévention.

Economie formelle et substantive / regards préventifs et répressifs

Notons que ces professionnels préfèrent au mot « trafic » ceux d’« économie informelle », « économie de débrouille » ou « économie de la rue ».

L’intention n’est pas d’euphémiser la réalité des trafics, mais de différencier le point de vue des acteurs de prévention. L’irruption d’une notion comme celle d’ « économie de la rue », à coté de celle de « trafic », permet de distinguer deux regards sur les échanges illicites, différence de point de vue éclairée par la distinction que l’économiste Karl POLYANI. Opère entre « économie formelle » et « économie substantive ».

Pour Karl POLYANI, on peut observer les mêmes faits économiques sous deux angles différents : « formel » et « substantif ».

La notion de « trafic » renvoie à une approche des échanges illicites sous l’angle de l’économie « formelle ».

Par « formelle », il entend une approche des faits économiques centrée sur les relations d’échanges et les stratégies développées par les acteurs en vue de maximiser leurs profits et minimiser leurs pertes.
Le trafic peut se définir comme une chaîne d’échanges qui relie des producteurs (de drogues, d’objets contrefaits, etc.) à un consommateur, en passant par une pluralité d’acteurs - transporteurs, distributeurs, vendeurs blanchisseur d’argent illicite. Ces acteurs, en bon « homo oeconomicus », déploient une stratégie « rationnelle » visant à maximiser les profits et réduire les pertes. Cette approche intéresse plus particulièrement les acteurs de la répression puisqu’ils peuvent peser sur l’économie de trafic, en accroissant les risques de pertes (saisies de produits illicites, perturbations des échanges grâce aux arrestations, surcoût engendré par les mesures d’évitement des forces de l’ordre, etc.) et ainsi dissuader le trafic en le rendant économiquement « irrationnel ».

« Economie de la rue »

La notion d’« économie de la rue » reflète une autre approche, que Karl POLYANI qualifierait de « substantive ». L’approche dite « substantive » renvoie à l’étymologie même du mot « économie », qui dérive des mots grecs oikos, qui signifie « maison », et nomos, substantif du verbe nemein, qui a le triple sens de « s’emparer », de « partager » et de « mettre en valeur ». Cette approche considère moins la chaîne des échanges, que l’espace (la rue) en tant qu’il offre des ressources que les acteurs locaux exploitent, partagent et valorisent. Dans cette perspective, les comportements humains ne sont plus réductibles aux calculs rationnels et intéressés, car les échanges avec autrui sont à la fois matériels et symboliques.

Pour reprendre la formule d’Adam SMITH, le fondateur de l’économie politique, l’acteur du marché, dans ce contexte, est un sujet de « passion morale », comme il l’explique dans sa « Théorie des sentiments moraux » (1759) : le riche, explique t-il, ne trouve pas son bonheur en vivant sur un tas d’or qui sans cesse s’accroît, mais jouis de la satisfaction de son besoin d'être « regardé » et « reconnu » par autrui ; il jouit de la considération et de la réputation qu’il tire de son or et des droits que la société lui reconnaît. A ce titre, l’acteur du marché n’agit pas seulement en tenant compte de son intérêt, mais aussi en tenant compte des autres, dont il recherche la reconnaissance.

 
Recherche d’un meilleur équilibre entre répression et prévention

Précisons pour éviter toute confusion : il n’y a pas, d’un côté une économie « formelle » (les « trafics ») et de l’autre une économie « substantive » (« l’économie de la rue »), mais deux regards différents sur un même objet. Croiser les deux approches permet un regard « binoculaire », plus aigu, qui résout bien des contradictions posées par les échanges illicites et peut contribuer à rapprocher les points de vues des acteurs de la répression et des acteurs de la prévention.

Car le besoin de reconnaissance et de participer à des rapports d’échanges, notons-le, peut être si puissant qu’il peut pousser des individus à faire des calculs économiquement « irrationnels » au regard du ratio « bénéfice/risque », mais tout à fait « rationnels » en terme de reconnaissance sociale attendue. La participation aux jeux du PMU a un ressort semblable, puisque statistiquement la possibilité de gagner est réduite, mais procure au sujet des liens sociaux dans les bars PMU et le sentiment d’exister intensément chaque fois que l’on gagne. 

L’enjeu est ici de penser la prévention et sa complémentarité avec la répression. Si cette dernière dissuade « l’homo oeconomicus », elle peut devenir contreproductive, si elle a pour effet de solidariser les acteurs de l’économie de la rue est par conséquent de renforcer les rapports de reconnaissance mutuelle qui les unissent. La prévention interviendrait comme une autre stratégie, se donnant pour objectif d’aider les sujets impliqués dans l’économie de la rue à s’inscrire dans des rapports d’échanges licites pour y trouver d’autres formes de reconnaissance sociale.
Dans la première partie de ce texte, nous proposerons deux approches - « formelle » et « substantives » - de l’économie des échanges illicites dans les quartiers populaires qui nous permettrons de mieux comprendre le « paradoxe » du petit dealer. Puis dans une dernière partie nous évoqueront les stratégies de prévention esquissées par les acteurs marseillais, parisiens et de Seine-Saint-Denis.

Economie de trafic mondialisée et le « syndrome du réverbère »

Le trafic dans son acceptation large comprend la production de biens illicites, le transport, le recel, la vente, puis le « blanchiment ».
A l’intérieur de cette chaîne, l’économie de trafic des quartiers populaires ne constitue qu’un maillon. Il est celui qui attire le plus l’attention, car il en est le plus visible et le plus exposé à la répression. D’où, pour reprendre la formule de Michel KOKOREFF (Université de Lille 1), un « syndrome du réverbère » qui consiste à se  focaliser sur ce qui est éclairé, et, par là, renforcer la stigmatisation des quartiers qualifiés de « sensibles » (Kokoreff, 2010, p. 199).

Si l’on s’éloigne du « réverbère », comme l’ont montré les travaux d’Alain LABROUSSE (2002), de Jean-Claude GRIMAL (2000) ou Pierre KOPP (2006), on constate une multitude d’acteurs qui restent dans l’ombre : producteurs qui jouissent d’une impunité relative garantie par un « narco-état » ou par un état « complaisant » ; transporteurs qui bénéficient de la suppression des contrôles douaniers dans le cadre de la « mondialisation » ; « blanchisseurs » qui profitent de la dérégulation du système financier international.

Selon la synthèse du rapport 2010 de ONUDC (Office des Nations Unies contre la drogue et le crime), l’Afghanistan a produit 7700 tonnes d’opium en 2008, ainsi que de 1.500 à 3.500 tonnes de cannabis en 2009. »

« Le marché mondial de l’héroïne afghane, lit-on encore, est estimé à environ 55 milliards de dollars, mais seulement 2,3 milliards de dollars, soit environ 5 %, reviennent aux agriculteurs, aux négociants et aux insurgés afghans. » En 2003, le Maroc aurait produit 47.400 tonnes de cannabis brut, représentant un chiffre d’affaires estimé de 12 milliards de dollars sur le marché mondial - cette production, selon le rapport 2010, ne semble pas avoir baissée. « Le marché de la cocaïne représenterait 72 milliards de dollars en Amérique du Nord et en Europe » estime encore l’ONUDC.
Au final, le marché mondial des drogues pèserait 400 milliards de dollars (la RAND, liée à la Commission européenne, beaucoup plus optimiste que l’ONUDC, évalue à 125 milliards de dollars le marché mondial de la drogue pour l’année 2002).
La synthèse du rapport 2009 de l’ONUDOC observe, enfin, que « le blanchiment d’argent est endémique et ne rencontre quasiment aucune opposition à l’heure où les prêts interbancaires se sont taris. Les recommandations visant à empêcher l’utilisation des établissements financiers pour blanchir l’argent du crime sont le plus souvent ignorées. À l’heure de la faillite des grandes banques, l’argent n’a pas d’odeur, semblent penser les banquiers » (2009, p. 6). Notons aussi que l’argent de la drogue n’est qu’une fraction de l’argent du crime qui comprend une multitude d’objet de trafic (traite des êtres humains, armes, médicaments, contrefaçons…).

Tendance à la baisse des prix et « effet d’offre »

Même s’il est « politiquement incorrecte » de le dire, il faut bien constater que les politiques, dites « néolibérales » ou de « mondialisation », en affaiblissant les Etats, favorisent l’émergence d’espace de production massive de produits illicites ; qu’en libéralisant les échanges, elles favorisent la contrebande ; qu’en dérégulant la finance, elles favorisent le blanchiment.

L’explosion de l’offre de drogues (et d’autres marchandises illicites) conduit à une baisse des prix, et donc à une baisse des marges bénéficiaires.

Une étude du dispositif TREND menée en 2004 constatait, pour la cocaïne, un prix médian de 60 € le gramme ; en 2005 une étude sur Lille découvre de la cocaïne à prix médian de 45-50 € le gramme, alors qu’il était 125 € en 1995. TREND constate qu’en 2009, le gramme de résine de cannabis a chuté à un prix médian de 5 € ; en 2005 le gramme d’héroïne valait 30 € contre 45 € en 2003. Selon l’économiste Pierre KOPP (Université du Panthéon-Sorbonne) un « effet d’offre » (1996, p. 164) contraint les acteurs du marché, pour parer à l’effondrement des prix, à mener des stratégies d’extension des marchés de la drogue vers de nouveaux consommateurs.

Genèse de l’économie de trafic dans les quartiers populaires : le déclin des parrains

Les recherches d’Amina HADDAOUI (LAMES-Université de Provence) offre dans deux articles (2009, 2010) une approche historiographique du développement des économies de trafics dans les quartiers populaires. Son enquête sociohistorique et internationale (de Marseille au Maroc, en passant par le sud de l’Espagne) nous rappelle que l’implantation de l’économie de trafic dans les quartiers populaires est un phénomène relativement récent, concomitant, d’une part, au déclin du monde ouvrier, et, d’autre part, au déclin du monde des « parrains ».

Son historiographie peut d’ailleurs être comparée avec l’évolution de la figure de dealer dans la filmographie, le cinéma étant très réceptif aux évolutions sociales.

Si dans les années 60-70, le « milieu » tenait encore les trafics, « dès le début des années 80, les mondes populaires vont accéder au trafic de gros par des croisements, des rencontres, des collaborations avec les mondes du banditisme. »

Un film de Ken LOACH, « Sweet Sixteen » (2002), illustre cette période où des jeunes gens, pas très différents des usagers de drogues et qui partagent leurs difficultés (parfois qui sont « usagers-revendeurs ») entrent en contact (via la prison et/ou le monde de la « nuit ») avec des « maffieux ». Cette période est marquée par l’usage d’héroïne, l’acquisition de « savoir-faire » en terme de trafic (dans le film de Ken LOACH, le héros du film, Liam, crée une entreprise de livraison de pizza pour couvrir son trafic d’héroïne), un mode de vie marquée par la « flambe » et la constitution de « cliques » fondées à partir de « réseaux parentélaires (ethniques ou pas) » et/ou « amicaux (de voisinage ou pas) ». A ce niveau de développement du trafic, les acteurs des quartiers populaires restent très fortement dépendant des grossistes qui leurs livrent la drogue. Les acteurs des quartiers forment surtout une main d’œuvre fortement exposée au risque de la répression, où quelques « contremaître » qui mobilisent leur réseau relationnel pour recruter des vendeurs et racoler des consommateurs tirent plus ou moins habilement leur épingle du jeu.

Mutations des années 90-2000

Pendant les années 90, des mutations se produisent : le déclin de l’héroïne (notamment liée à la diffusion des traitements de substitution aux opiacés) remplacée par le cannabis et dans une moindre mesure la cocaïne, modifie le paysage des consommations. D’autre part, le déclin des « parrains » (l’assassinat de Francis le BELGE en 2000 clôt l’époque des « parrains ») modifie le marché de la drogue.
Le « milieu », au cours des années 90, semble se désengager de l’activité de distribution des drogues et investit le sud de l’Espagne pour coordonner le trafic international de cannabis et de cocaïne. « Wesh Wesh, qu'est-ce qui se passe ? » (2002) de Rabah AMEUR-ZAIMECHE marque la rupture générationnel entre des grands frères usagés d’héroïne et des « petits frères » qui se tournent vers le trafic de cannabis. Le film de Jacques AUDIARD, « Le Prophète » (2009) illustre cette époque où les « Corses » doivent abandonner la distribution de la drogue au profit d’acteurs issus des quartiers populaires.
Une troisième tendance émerge au milieu des années 2000 : la tendance des prix à baisser de nouvelles pratiques, en particulier celle, chez les acteurs issus des quartiers populaires, à « descendre » en Espagne pour acheter directement des produits.

Le film d'Olivier VAN HOOFSTADT, « Go fast » (2008), illustre comment les acteurs des quartiers populaires s’approprient peu à peu l’activité de transport en allant eux-mêmes chercher de la drogue en Espagne. L’abandon de ces activités de distribution, puis de transport par les « maffieux », est aussi bien du à une pression des acteurs issus des quartiers populaires (qui cherchent à s’approprier le transport pour réduire le nombre d’intermédiaires et ainsi améliorer leur marge bénéficiaire) qu’à une stratégie des organisations criminelles qui se restructurent autour d’activités de « services » (mise en contact, prêt, organisation), plus lucrative et infiniment moins exposée à la répression. Ce retrait des « maffieux » au profit d’acteurs issus des quartiers populaires ne s’est toutefois pas fait sans heurts (assassinat de Farid BERRHAMA en 2006). On découvre aussi que des allers-retours en Afrique sub-saharienne, à l’occasion des vacances, permettent à des jeunes de quartiers populaires de ramener des petites quantités de cocaïne (CHAMPIN, 2010). Une partie de la cocaïne, qui passe de l’Amérique latine à l’Afrique sub-saharienne, remonte aussi vers le Maroc pour emprunter les mêmes filières que celle du cannabis.

Structuration en micro-trafic « artisanaux »

L’évolution sur les trois dernières décennies est donc marquée par un retrait du grand banditisme des activités de distribution et de transport, et par l’émergence d’une multitude de « cliques » qui s’organisent « artisanalement » pour assurer la distribution de la drogue. Michel KOKOREFF, à la lecture d’un dossier d’instruction visant un réseau international, relève que « dans cette affaire, pour reprendre la formule du magistrat-instructeur, « l’organisation était en amont », de la tête de réseau à l’intermédiaire marocain en Europe ; « le reste était organisé de façon artisanale, à la va comme je te pousse » (KOKOREFF, 2010, p. 194).

Les petites « cliques » qui tiennent les trafics sont trop faibles pour peser sur les prix : elles ne peuvent réunir des capitaux suffisants pour stocker des marchandises en vue de raréfier l’offre ou pour acheter des grandes quantités qui permettraient de négocier des ristournes auprès des trafiquants internationaux et elles sont trop fragiles pour bénéficier de tarifs spéciaux accordés aux clients « fidèles ».

En l’absence d’acteurs forts à même de réguler l’offre, « l’effet d’offre » fonctionne à plein : il faut de nouveaux marchés pour écouler la production toujours croissante ; et si le marché ne peut plus s’étendre, il faut réduire les coûts de transaction en prenant soi-même en charge les activités de transport.

Mais leur faiblesse devient un atout face à la répression : très instables, ces cliques sont difficiles à repérer à temps. Pierre KOPP (1996, p. 163) observe que « le caractère illégal des transactions favorise les comportements opportunistes » et qu'il est tentant, quand c'est possible, de « rompre les contrats et de gruger son vis-à-vis ». « Les agents constitutifs de l'économie de la drogue, observe-t-il, expérimentent en permanence des règles nouvelles, transformant ainsi l'organisation antérieure des marchés et en suscitant de nouvelles. L'environnement est peu transparent, l'illégalité des transactions et l'absence de filières stables engendrent une grande complexité et une certaine incertitude, ce qui occasionne des comportements peu rationnels de la part des agents. »
Parmi les évolutions récentes on observe aussi l’apparition d’une activité « artisanale » de « blanchiment » grâce au rachat de snack et de commerce de proximité, activités qui permettent, aux uns, d’abandonner du trafic quand « l’accumulation primitive du capital » leur permet de se créer une situation « honorable », et aux autres, d’investir dans des trafics de plus grandes envergures. L’acquisition de ces savoir-faire (transport et blanchiment « artisanaux »), s’ils permettent à quelques jeunes et moins jeunes issus des quartiers populaires d’accéder à des revenus conséquents, ne modifie qu’à la marge un tableau général où les profits sont concentrés sur les acteurs de trafic international et du blanchiment.

Distribution et organisation locale du trafic dans les quartiers populaires

Sur son versant « distribution », elle ne s’approprie qu’une marge résiduelle des profits générés par l’économie de trafic, tout simplement parce que cette activité implique une main d’œuvre conséquente.

La limitation des risques requiert de recruter des « nurses » qui gardent la drogue chez elles, des « banques » qui gardent des liquidités chez elles, des « ravitailleurs » pour approvisionner les « vendeurs » en liquidités et marchandises, des « guetteurs » pour alerter, et parfois provoquer les forces de l’ordre avant qu’elles n’abordent les vendeurs, des « rabatteurs » qui veillent à accompagner, protéger et sécuriser les clients ; et parfois, des « portes-flingue » s’avèrent nécessaires, en particulier lorsque la clique se sent menacée de racket par des groupes concurrents.

Le transport lui aussi requiert une main d’œuvre conséquente ainsi que des personnes chargées de voler des véhicules : un « go fast » requiert trois voitures, la première et la troisième protégeant et alertant la voiture centrale qui transporte la drogue en cas de menace de prise en chasse par les forces de l’ordre.

Comme dans l’économie légale, cette pléthore de main d’œuvre limite évidemment les profits.

Et la plupart des chercheurs qui se sont penchés sur la question de l’économie de trafic font le constat que cette économie ne profite réellement qu’à une infime minorité d’individus. Le grand nombre des « petites mains » du système gagneraient de 30 à 40 euros par jour, parfois agrémenté d’un peu de shit gratuit ou d’un sandwich fournit par un « blanchisseur ». Le sociologue Pierre ROCHE observe que « nombre de revendeurs sont payés à la course, ne perçoivent que des miettes financières, inscrivent leur activité dans une logique de simple survie. Ceux-là ne conduisent pas de Porsche, pour reprendre l’image si souvent évoqué pour rendre compte de la réussite des dealers. Pour eux, l’argent n’est pas facile car leur activité n’est pas très rémunératrice, tout en comportant de surcroit beaucoup de risque » (2005, p. 33). L’étude de l’économiste Christian BEN LAKHDAR (Université Catholique de Lille), intitulée « Estimation des gains des dealers afin d´apprécier le potentiel de blanchiment » (2007), confirme une étude précédente (LALAM, 1994), et conclu que les petits revendeurs de cannabis gagnent, au mieux, l’équivalent d’un SMIC. Cette réalité est aussi constatée aux USA, comme en témoigne le travail de Steven LEVITT et Stephen DUBBNER ironiquement intitulée : « Pourquoi les dealers vivent-ils chez leur maman ? » (2006).

Une activité de « main d’œuvre »

Cette activité à forte main d’œuvre, incapable d’améliorer sa productivité grâce à la mécanisation (on imagine mal l’installation de distributeurs automatiques remplaçant les vendeurs ou de caméra de surveillance remplaçant les guetteurs), à un taux de profit inévitablement bas. S’ils n’ont pas les moyens de réduire leur coût en développant transport et blanchiment « artisanaux », trois types de stratégies s’imposent alors aux acteurs : certains devront opter pour une stratégie « low cost », d’autres pour une « spécialisation » sur des produits de qualité et d’autres, enfin, pour une stratégie « hégémoniste ».

1. Pour conserver et développer son marché, un entrepreneur peut choisir d’être le moins cher. Dans ce cas, il lui faut gérer la contradiction entre vendre de grande quantité et réduire le coût de sa main d’œuvre. Cette stratégie implique de privilégier une main d’œuvre qui se contentent de peu : par exemple, recruter comme « vendeurs » des « intermittents du trafic » qui disposent, par ailleurs, d’un travail rémunérés ou d’aides sociales qui les rendent peu revendicatif, car ils n’ont besoin que d’un complément de revenu ; ou recruter comme « nurse » ou « banque » des femmes isolées ou des handicapés qui ne disposent que d’aides sociales insuffisantes pour finir le mois ; ou encore recruter comme guetteurs des enfants qui se satisferont d’un peu d’argent de poche ou des adolescents consommateurs qui se contenterons d’être rémunéré en nature avec un cannabis de mauvaise qualité ; les sans-papiers, corvéables à merci, sont le bienvenue dans ce type d’organisation du trafic.

2. Dans d’autres quartiers, l’offre habituelle de cannabis sera renforcée par des offres spécialisées bénéficiant d’une clientèle plus « sélect » : cannabis à fort taux de THC, héroïne et cocaïne de bonne qualité, drogues de synthèse, armes, produits de luxe « tombés du camion » permettent de rétablir des marges bénéficiaires. Ici, la sécurisation de clients plus fortunés est essentielles, soit en assurant une bonne surveillance des lieux, soit en livrant les produits au domicile.

3. Dans d’autres quartiers, une politique hégémoniste vise à imposer un monopole sur un secteur géographique qui permettra des prix « moyens ». Cette politique pourra consister à créer des « dépendances » (création de lieux de deal dans des quartiers limitrophes ou dans des villages et bourgs proches) et à générer une stratégie d’intimidation des concurrents susceptibles d’engendrer des violences.
Ces trois modèles (le « low cost », la « spécialisation » et « l’hégémonie ») sont des « idéaltypes », et sur le terrain ces modèles peuvent être combinés entre eux (par exemple, être « low cost » sur le cannabis, « spécialisé » dans la vente de drogues de synthèse et « hégémoniste » sur une zone géographique donnée pour la vente d’héroïne).

D’où une hétérogénéité croissante des lieux de deal, en fonction des choix opérés par les cliques formées sur les différents quartiers.

Limites de l’analyse en termes d’économie « formelle »

Commentant la théorie de « l'économie criminelle » développée par l'université de Chicago, théorie qui a inspirée les politiques répressives développés aux USA, Pierre KOPP (1996, p. 160) observe que, d'après cette approche, « l'individu devient un criminel rationnel mettant en œuvre les choix que lui dicte un comportement égoïste fondé sur le calcul rationnel. Porteuse d'un certain réductionnisme économique, une telle approche n'a qu'un faible pouvoir prédicatif, car elle tient pour parfaitement prévisibles les réactions des agents à l'altération du système d'incitations. » Autrement dit, plus il y a de répression, plus le ratio risque/bénéfice devient négatif (peu de profit / fort risque de répression), plus les acteurs sont dissuadés de trafiquer.

Or ce n’est pas ce que l’on observe : en dépit de ce ratio négatif, l’économie de la rue recrute ! Incapable d’expliciter ce paradoxe toute sorte de discours fantasmatiques se développe : certains, développent des stratégies de déni et continue d’affirmer que les petits dealers gagneraient des « fortunes » ; d’autres prétendent qu’ils seraient « tenus » par des formes d’organisations mafieuses très contraignantes...

Se profile alors le fantasme de quartiers populaires structurés comme des « contre-sociétés ». Dans les siècles passés, les polices, les littérateurs et les journalistes ont forgés les mythes de la « cours des miracles », ceux des « bandes de brigands » (type Mandrin ou Cartouche) ou des « bandes d’Apaches » qui auraient contrôlé Paris.
Les historiens (MUCHEMBLED, 2008 ; ANDRIES, 2010) sont stupéfaits de constater qu’il n’y a pratiquement aucun élément pour étayer la réalité de ce genre d’organisations… D’autres, enfin, nous mènent vers des « considérations ethniques » en affirmant que les quartiers sont tenus par des « bandes ethniques »… et si elles font fonctionner cette économie en dépit du fait qu’elle ne rapporte pas grand-chose, c’est parce qu’elles sont composées de « barbares » incapables de calculs rationnels. 
Pour sortir du fantasme, il faut décaler notre regard, et reprendre la question sous l’angle d’une économie « substantive », économie qui, par delà les profits réalisés, permet aux sujets de participer à l’échange économique et qui est structurée par des rapports de reconnaissance mutuelle.
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