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Conduites à risque

Regards pluriels sur les conduites à risque - 2nde Partie

 

 
REGARDS PLURIELS SUR LES CONDUITES À RISQUE
SECONDE PARTIE

Emmanuel Meunier, éducateur diplômé en anthropologie
et Thibaut Pannetier, psychologue (2012)

(mise à jour : novembre 2013)
 
[Accéder à la première partie de l'article]
 
3. Approche psychologique : angoisses inconscientes, défenses psychiques et adaptation
 
Des métaphores pour explorer les conduites à risque

Nous avons jusqu’ici explorer la question de la conduite à risque au travers de deux métaphores : celle du « jeu » et celle de la « lutte pour une place ».
Une approche anthropologique nous a permis d'explorer l'analogie du jeu et la conduite à risque. La « métaphore du jeu » nous a permis de poser :
- qu'il y avait quatre expériences distinctes du risque (l’excès, l’imprévisible, le combat et l’inconnu/l’autre) qui pouvaient être mis en rapport d'analogie avec quatre formes du jeu (Ilinx - vertige, l'Alea - hasard, l'Agôn - compétition, la Mimicry - le simulacre) ;
- que la conduite à risque, comme le jeu, mobilisait des compétences de maîtrise du risque et induisait une tendance contraire à l’abandon de soi au danger et au « lâcher prise » ;
- et que les deux tendances étaient articulées de manière dynamique, à savoir que l’acquisition des savoir-faire en termes de gestion des risques permettait de repousser la survenue de ce moment « effrayant » qui commande de rompre avec la pratique à risque pour décider de vivre. Si la conduite à risque peut être regardée comme une « fuite vers la vie », l’excitation inhérente à la prise de risque et les sentiments de confiance et de puissance qui naissent de la maîtrise de risque, diffèrent – parfois fatalement – ce moment où le sujet devrait « choisir » de fuir le danger.

 

Une approche sociologique nous a permis d'explorer l'analogie entre la « lutte pour une place » et la conduite à risque, qui nous a permis de poser :

- que l’apprentissage de la maîtrise du risque s’inscrivait dans un processus d’apprentissage et de lutte pour obtenir la reconnaissance d’un groupe de pairs « déviants » ;

- que la non reconnaissance sociale, en particulier la précarité, induisait une difficulté à se projeter dans l’avenir et par conséquent à évaluer correctement les risques qui sont par définition « à venir » et que la conduite à risque pouvait être regardée comme une forme de contestation d’une place « indésirable » à laquelle on se sent assigné ;

- que la doxa libérale, par la valorisation de la prise de risque qui lui est inhérente, permet d’inscrire la conduite à risque dans un « conformisme déviant », pratique en accord avec les « vertus » de l’homme libéral et en décalage avec la norme sociale.

Une troisième « métaphore » va nous permettre de poursuivre notre exploration, cette fois sur le plan psychologique.

La métaphore de la « défense psychique »

Nombre d’auteurs qui se sont penchés sur les conduites à risque produisent spontanément des analogies entre conduites à risque et « défense psychique » – plus spécifiquement, les mécanismes de défense. Par exemple, Karl MENNINGER, observe que l’adolescent a insuffisamment intégré le principe de réalité en telle sorte que, face aux risques, il adopte fréquemment cette « forme enfantine de lutte contre la peur qui consiste "à siffler dans un cimetière." Ce symptôme a une importance particulière lors de l’adolescence, où la tentative de surmonter la peur par des bravades n’est pas encore contrôlée par le recul d’un jugement sûr, avec le résultat que les lois de la réalité ou de la communauté sont aisément narguées, moins par mépris d’elles-mêmes que par peur d’afficher une lâcheté » [cité par Le Breton : 2007, pp. 43-47]. Cette conduite évoque le processus psychique – et mécanisme de défense – d’identification, en l’occurrence l’identification à « celui qui n’a pas peur ». Lorsque LE BRETON [2003] explore les conduites auto agressives comme les « scarifications », il observe que ces pratiques douloureuses permettent d’évacuer une angoisse qui submerge le sujet. La mise en danger apparaît comme un moyen d’envahir la psyché avec une angoisse « connue » et « maîtrisable » – l’angoisse que génère le « risque » qui peut être « géré » – pour mieux écarter d’autres angoisses, plus radicales, inconscientes et dont le sens n’est pas accessible à la conscience.

 

Celles-ci peuvent générer des sentiments de culpabilité et de honte qui sont, eux, ingérables, voire dévastateurs. La douleur physique peut s’avérer plus tolérable qu’une angoisse dévastatrice. On aperçoit, ici, une analogie entre ces conduites et la manifestation de mécanismes de défense plus ou moins archaïques comme  le « clivage », le « déni », la « dissociation » et l’ « omnipotence », le sujet se coupant de sa subjectivité pour devenir le « maître » de son propre corps qu’il torture. Mieux, se mettre en danger est un moyen de retrouver une certaine maîtrise dans la relation avec les objets d’angoisse, comme l’observe Philippe JEAMMET [2006]. Se mettre en danger est un moyen d’attirer l’attention des proches, de les solliciter dans un cadre relationnel plus ou moins maîtrisable : en faisant peser sur lui-même un risque majeur, le sujet fait peur aux autres, il les exaspère, les culpabilisent, les mets en colère et en échec… Au final, c’est lui qui « gère » ses proches. Le monde de la « gestion » a des frontières poreuses avec celui de l’emprise.

Il ne s’agit pas, ici, d’affirmer que la conduite à risque « est » un mécanisme de défense, mais par une analogie avec le mécanisme de défense d’apporter un nouvel éclairage sur la complexité de ces comportements.

Les mécanismes de défenses et les processus d’adaptation

La métaphore du « mécanisme de défense » est tout sauf réductionniste : elle convoque la multiplicité des mécanismes de défenses pour apporter un éclairage pluriel. Commençons par quelques rappels théoriques.

Les mécanismes de défenses peuvent être considérés comme un ensemble d’opérations non conscientes faisant partie intégrante du fonctionnement psychique « normal ». C’est leurs caractères rigide, systématique, répétitif et exclusif qui leur donnent une dimension « pathologique », sur tout un spectre d’intensité. Le refoulement en est l’exemple le plus caractéristique. C’est le Moi qui se défend, il est à la fois l’agent et l’objet de la défense. Il se défend contre les pulsions du Ça (et de leurs dérivés) et contre les affects (déplaisants) liés à ces pulsions, et contre le contenu idéationnel transformé (les représentations). Plus généralement, il se défend contre l’angoisse qui en résulte. Ces mécanismes étant de nature inconsciente, ce sont leurs manifestations à travers le comportement, l’émotion et la pensée qui sont observables. Une défense « réussie » ou « une bonne activité défensive » contribue à un équilibre entre le monde intérieur et le monde extérieur. L’échec des défenses débouche sur la création de symptômes, ceux-ci étant considérés comme « des mesures en dernière ligne » tout en considérant qu’ils demeurent « des mécanismes substitutifs de défense ». [GIRARD-FRESARD : 2003]

Le but des mécanismes de défense est donc le maintien de l’intégrité psychique de l’individu et son adaptation. En effet les mécanismes de défense peuvent être perçus comme une réponse adaptative, un processus de régulation visant à restaurer l’équilibre psychique. Les différents mécanismes de défense se mélangent les uns aux autres pour assurer l’intégrité de la constance de l’individu « biopsychosocial ». Toute modification interne susceptible de mettre en danger cette intégrité pourra être réduit ou supprimer par différents moyens. [IONESCU : 1997]

 

Selon le niveau d’adaptation du sujet aux réalités qu’il affronte, il recourt à des mécanismes de défense plus ou moins adapté pour évacuer la charge d’angoisse qui l’habite. Henri CHABROL [2004] propose une vision de différents niveaux et registres adaptatifs regroupant chacun des ensembles de mécanismes de défenses :

 

- Le niveau « adaptatif élevé » - ou mature - assure une adaptation la plus optimisée possible aux facteurs de stress et/ou de tensions internes. Les défenses habituellement impliquées permettent la perception consciente des sentiments et des idées. Il y a entres autres : l’anticipation, l’affirmation de soi, l’altruisme, l’auto-observation, l’humour, la sublimation, la répression.

- Le niveau des « inhibitions mentales » - ou de la formation de « compromis » - est constitué de défenses maintenant hors de la conscience idées, sentiments, souvenirs, désirs ou inquiétudes. Il y a entres autres : le déplacement, la dissociation, l’intellectualisation, l’isolation de l’affect (lié à une représentation), la formation réactionnelle (manifestée dans le caractère), le refoulement, l’annulation.

- Le niveau de « distorsion mineure » de l’image de soi, du corps ou des autres est représenté par des mécanismes utilisés pour réguler l’estime de soi. Ce sont les défenses narcissiques : dépréciation, idéalisation, omnipotence.

- Le niveau du « désaveu » est constitué de défenses maintenant hors de la conscience des facteurs de stress, des impulsions, idées, affects ou des sentiments de responsabilité en les attribuant ou non à une cause extérieure, avec le déni, la projection, la rationalisation.

- Le niveau de « distorsion majeure » de l’image de soi et des autres regroupe des défenses produisant une distorsion majeure ou une confusion de l’image de soi et des autres, comme le clivage, l’identification projective, la rêverie autistique.

- Le niveau de « l’agir » est constitué de défense par l’agir ou le retrait, comme, par exemple, dans le passage à l’acte, le retrait apathique, la plainte associant demande d’aide et son rejet, l’agression passive. L'acting out - laissant entrendre un message adressé en lien avec une pulsion refoulée - peut faire partie de cette catégorie sous certains aspects mais est à distinguer du passage à l'acte.

- Le niveau de la « dysrégulation défensive » - le plus archaïque - est constitué de défenses caractérisées par l’échec de la régulation défensive provoquant une rupture marquée avec la réalité objective, comme dans la projection délirante, le déni psychotique et la distorsion psychotique.

La pluralité des mécanismes de défense qui sont des modèles de compréhension, offre « métaphoriquement » une palette interprétative pour rechercher le sens des conduites à risque, en tant que leur fonction est d’évacuer une angoisse qui envahit le sujet.

Style défensif, dégagement et coping

Les concepts de « style défensif », de « dégagement » et de « coping » permettent de pousser plus loin la métaphore. En tant qu’elle est l’objet d’un apprentissage, le fruit d’une expérience répétée, la conduite à risque est toujours relativement structurée. Ces trois concepts permettent d’opèrer une jonction entre les mécanismes de défense et l’organisation de la personnalité.

Le fonctionnement de la personnalité normale et pathologique a toujours une dimension défensive. Mais ce fonctionnement peut aussi être considéré sous la forme d’une « organisation défensive » ou d’un « style défensif ». Par là, il est entendu un regroupement et une combinaison de mécanismes de défense qui en viennent à former un ensemble relativement stable et souple, visant un même but global [IONESCU, 1997] Leur mise en œuvre peut être plus ou moins coûteuse en terme d’énergie psychique (ou d’économie psychique).

L’adaptation au changement peut être également considérée comme relevant de mécanismes de « dégagement » et de processus de « coping ».

Les « dégagements » sont des modalités d’aménagement des tensions par le Moi à travers un « choix » et un « rejet » en partie conscient par le sujet. La défense est levée, car le sujet reconnaît ses désirs et ses défenses comme fantasmatiques. L’intelligence du sujet est au service de l’ajustement aux situations nouvelles [LAGACHE, 1962]. Le dégagement a différents modes de réalisation comme : la familiarisation avec une situation traumatique, la prévision en se dégageant de l’emprise de motivations qui entretiennent un conflit, le « remplacement » où est substitué à un mécanisme un autre plus souple, par exemple : la répétition agie par la remémoration pensée et parlée, l’identification par l’objectivation, la dissociation par l’intégration, l’obéissance par l’expérience. [LAGACHE, 1962]

Les  « coping », assez proches des précédents, correspondant à des stratégies d’adaptation (ou à un processus de « maîtrise »), sont des opérations mentales volontaires par lesquelles le sujet choisit délibérément une réponse à un problème interne et/ou externe [CHABROL : 2004].

 

Le coping peut être centré sur l’émotion (régulation) et/ou centré sur le problème. Il peut être évitant (évitement, fuite, déni (dénagation, voire rejet), résignation) et/ou vigilant (stratégies actives : recherche d’information, affronter la situation, soutien social, moyens).

Il est intéressant de se pencher sur une position défendue par certains auteurs comme Serban Ionescu. Il suggère un aspect processuel du fonctionnement psychique et un continuum des mécanismes d’adaptation allant de la défense au dégagement puis au coping. [1997] L’évolution n’est pas linéaire et unilatérale, il y a des allers-retours possibles. Ces modes d'adaptation peuvent être également entendus comme des mécanismes d'auto-régulation et d'auto-contrôle (des émotions) au sens large.

Il y a un lien étroit entre ces trois mécanismes, avec des recoupements et des chevauchements. Ce sont des « modèles », dont il s’agit surtout de saisir les différentes modalités, confondues ou non, amenant l’individu à tenter, consciemment ou inconsciemment, de maintenir, de sauvegarder, d’équilibrer la constance de son intégrité et de son adaptation à des circonstances nouvelles. Les modes de réalisation et les issues ne sont pas toujours adaptés et exposent au risque. Ils peuvent faire de la prise de risque un mode de fonctionnement, un déclencheur de satisfaction, une façon d’être au monde et à soi, en tentative de régulation des émotions et une auto-thérapie, comme un lutte anti-dépressive.

Nous pensons que le style défensif - proche de ce qu'on emploie en clinique sous l'expression "aménagement défensif" - de la personne est un constituant et un moyen de maintien d’une conduite à risque. Les mécanismes d’adaptation, impliquant les styles défensifs propres à la personnalité, peuvent être à la fois « déterminants », « constituants », et « entretenants » d’une conduite à risque. Mais ils ne sont pas le seul facteur. Il y a une différence de registre entre le style défensif (composante latente et intra psychique - le Moi se défend et est en partie inconscient) et la conduite à risque (comportement manifeste amené à se répéter).

La conduite à risque peut être l’expression d’une défense au regard du contexte, et au regard de sa fonction, de son enjeu, et de son but. Comme il a été mentionné auparavant, les buts des conduites à risques sont multiples : satisfaction, gratification narcissique, stimulation, soulagement, auto-thérapie…

Pluralité des prises de risque et organisation défensive

Pour illustrer notre propos, nous allons tenter de corréler des formes de prises de risque et des formes de défenses face à des objets d’angoisse.

L’examen du type de prise de risques peut se révéler porteurs d’indications sur des angoisses inconscientes qui « contraignent » le sujet, mais aussi sur la dimension adaptative de telles conduites :   

- Les pratiques associées à l’Ilinx/Excès peuvent suggérer des angoisses liées à un sentiment d’envahissement par l’autre (le parent), à un sentiment que l’autre tente d’exercer une emprise sur le sujet et l’empêche d’exister. On songera, par exemple, aux usages abusifs de jeux vidéo qui amènent le sujet à être constamment présent chez ses parents tout en tenant ceux-ci à distance, l’enfant restant au domicile, mais enfermé dans son jeu, dans un univers qu’il maîtrise et qui reste peu accessible aux parents. Ce type de pratique peut être à la fois défensive face au sentiment d’intrusion parental - et adaptative - et être regardé comme une quête d’autonomie par rapport à une situation de dépendance.

- Les pratiques associées à l’Alea/Imprévisible peuvent suggérer des angoisses liées au sentiment de devoir s'adapter à la haine de l’autre, comme si l’affiliation à l’autre devait passer par une forme de destruction de soi. Destruction qui exhausserait le « désir » insaisissable et cruel de l’autre. Il s'agit en fait de retourner la haine contre soi, d'avoir une emprise, de reprendre du pouvoir sur soi, en se détruisant soi-même plutôt que ce soit l'autre. On voit un rapport étroit avec les mécanismes de défense comme "le retournement contre soi" et "le renversement dans le contraire" (par un changement d'objet de la pulsion). On songera ici aux conduites à risque qui provoquent des accidents de la route répétés ou certains usages de drogue, comme celui de la kétamine, qui suscite le « K-hole », une impression de sortie du corps et de mort imminente... Ce type de pratique peut être à la fois défensif face au désir innommable de l’autre et être regardé comme une quête d’amour, quête d’un autre qui prendra soin de soi, en lien avec un sentiment d’abandon.

 

- Les pratiques associées à l’Agôn/Combat peuvent suggérer des angoisses liées à des désirs agressifs et inconscients de destruction de l’objet aimé, celui-ci étant perçu comme désirable et dangereux. On songera aux conduites à risque qui semblent « choisies », en fonction du système de valeur familial et social, pour produire la plus grande réprobation, mais aussi la plus grande honte et la plus grande culpabilité chez les parents. Ce type de pratique peut être considéré comme un style défensif se tournant contre l’objet et être regardé comme une quête d’une reconnaissance qui viendrait d’ailleurs que de l’environnement habituel.

- Les pratiques associées à la Mimicry/l’Inconnu peuvent suggérer des angoisses du sujet liées à son incertitude sur le désir de l’autre, au sentiment d’impossibilité d’être tel que l’autre désirerait. Il s'agit fantasmatiquement de correspondre au désir de l'autre. On songera aux pratiques à risques sexuelles qui mobilisent la séduction, mais aussi à toutes celles qui sont étroitement liées à l’acquisition d’argent par des voies illicites, l’argent étant l’instrument de la compensation, de l’indemnisation, du don réparateur. Ces pratiques peuvent impliquer l’association de mécanismes de déni (de sa propre responsabilité), d’omnipotence (face au risque sexuel) en lien à la montée pulsionnelle et également de compensation ou d’annulation (par l’acquisition d’argent illicite) par contre-investissement.

Sans doute convient-il de ne jamais être systématique dans l’interprétation du sens de ces conduites, mais nous pouvons certainement les aborder en considérant que le sujet n’ « adopte » pas une conduite « par hasard » et considérer que l’attrait pour telle ou telle forme de risque, puis l’enkystement du sujet dans cette pratique, peut renvoyer au fait que sa pratique à risque oppose une défense efficace à un objet angoissant, sur lequel il ne peut élaborer.

Conduites à risque et tentative d’adaptation face à la dépressivité des parents

On pourrait se demander si les conduites à risque ne sont pas une conduite d'adaptation dans un contexte marqué par la fragilité narcissique des adultes, contraints à s'adapter à une réalité déprimante, notamment par une dépressivité qui protège, jusqu'à un certain point, la subjectivité. Confronté à un monde dominé par une « crise sans fin », les adultes ne sont plus les garants de l’avenir de leurs jeunes. Dans les milieux sociaux épargnés, le discours social qui présente le « bon parent » comme étant celui qui satisfait aux désirs de son enfant-consommateur et qui donne (et achète) « le meilleur » pour son rejeton, entre en contradiction avec le rôle parental, qui implique d’avoir à supporter la haine de l’enfant frustré dans ses désirs immédiats. En difficulté, de par sa fragilité narcissique, à poser des interdits, l’adulte tend à éviter la confrontation avec l’enfant, qui a pourtant besoin de la confrontation pour s’affirmer. Le parent qui se dérobe à la tâche de poser des interdits « n’a-t-il pas surtout réussi à éviter de remplir sa tâche en se préoccupant prioritairement d’écarter le risque d’être momentanément le lieu d’adresse de la haine que tout heurt aurait pu enclencher ? », se demande Jean-Pierre LEBRUN [2008 : p 233]. La conduite à risque, dans la mesure où elle déplace l’agressivité sur soi et se manifeste dans l’opposition à la norme sociale, protège relativement les parents d’une agression directe, qu’ils ne seraient pas forcément à même de supporter. Et on peut se demander jusqu’à quel point la fragilité des parents peut « façonner » la conduite à risque du jeune. Dans quelle mesure, l’évitement de toute confrontation au réel et à l’agressivité du jeune, induit-elle des conduites de confrontation (Agôn/Combat) ? Dans quelle mesure le désinvestissement de l’enfant comme objet de désir et de projet (qui peut être lié aux difficultés à projeter un avenir désirable pour l’enfant), induit-elle des conduites hasardeuses (Alea/Imprévisible) ?

 

Dans quelle mesure le rejet de l’enfant, en tant qu’il altère l’image narcissique (ce qui peut être lié à la difficulté du couple-amant à accueillir l’enfant pour constituer une famille ou encore à l’acceptation des « différences » de l’enfant), induit-elle des conduites de jeu avec l’apparence (Mimicry/l’Inconnu) ? Dans quelle mesure le fait que l’adulte adopte des fonctionnements rigides et se détourne de sa capacité de fantaisie (trop proche d'un sens du possible et de la notion d'avenir pour ne pas éveiller de l'angoisse), induit-elle des conduites de vertiges (Ilinx/Excès) ?

Le jeune dans les conduites à risque prendrait le contre-pied de l'adulte "déprimé", le provoquerait, le solliciterait, tenterait de le faire sortir de son inaction et en même temps s'opposerait, se différencierait, le repousseraient en lui inspirant de la crainte, de la culpabilité, de la honte...

Cette tension jeunes-parents est d’autant plus pathétique que l’on observe qu’un nombre croissant d’adultes s’abandonne radicalement aux conduites à risque. L’entrée tardive dans les conduites à risque, à l’instar du suicide chez l’adulte, peut être dévastatrice. Surtout si la conduite à risque est comme un moyen de produire une rupture avec une existence jusque là très normée, marquée par l’emprise affective, l’aliénation à un travail, qui peut avoir perdu son sens consécutivement à une perte d’emploi et/ou de ruptures affectives. La conduite à risque peut avoir un effet d’exutoire dans le contexte d’un travail marqué par l’exploitation et la routinisation ou quand le travail contraint à accomplir des tâches [DEJOURS : 2000 : pp. 149-152, 125].

La conduite à risques au regard des mécanismes d’adaptation

On ne peut réduire une conduite à risque à un mécanisme de défense ou à une organisation défensive. Mais, elles ont en commun de pouvoir tendre à l’abaissement d’une tension ou à la mise à l’écart d’affects déplaisants. De plus, elles ont en commun de pouvoir s’inscrire dans la répétition, dans un enkystement, une rigidité, une exclusivité. La conduite à risque et l’organisation défensive peuvent s’assimiler à un éthos (caractère habituel, manière d'être, habitudes) du sujet et être incorporés comme une composante de la personnalité. Ce qui valide aussi la métaphore l’organisation défensive, c’est que l’une et l’autre recourent à des mécanismes plus ou moins élaborés. De même qu’une organisation défensive hautement adaptée combinera préférentiellement des mécanismes de défense comme l’anticipation, l’affirmation de soi, l’humour ou la sublimation, certains preneurs de risque vont développer des savoir-faire très élaborés pour réduire les risques et seront capable de conserver une capacité d’auto observation et d’anticipation des dangers. De même que des organisations défensives peuvent recourir à des mécanismes de défense archaïques (passage à l’acte, déni, inertie…), certains preneurs de risque ont des conduites désordonnées et fulminantes.

Il y a corrélations significatives entre la maturité des défenses des sujets et différents indices de santé mentale, de maturité psychosociale, de réussite du développement adulte [IONESCU : 1997]. De même, selon la maturité du sujet, une conduite de confrontation (Agôn/Combat) pourra se manifester, chez l’un, sous la forme d’attaque directe et, chez un autre, sous la conduite à risque qui implique des compétences stratégiques.

Pareillement, une conduite hasardeuse (Alea/Imprévisible) sera, pour l’un, l’occasion de développer des habiletés et des aptitudes à anticiper - ou de réactivité - et, pour l’autre, l’occasion de se jeter à corps perdu dans l’ordalie.

 

Une conduite de jeu avec l’apparence (Mimicry/l’Inconnu), pourra, chez l’un, être l’occasion de déployer des compétences perverses et manipulatrices et, chez l’autre, elle sera l’occasion d’aller à la rencontre de personnes potentiellement dangereuses pour mieux tester sa capacité de séduction.

Une conduite d’excès (Ilinx/Excès) pourra chez l’un s’accompagner d’une connaissance fine des effets de produits psychoactifs et des effets de potentialisation d’une polyconsommation, quand un autre ne cherchera qu’à ingurgiter tout ce qu’il pourra.

Des « styles défensifs » à niveau adaptatif élevé entraineront sûrement des prises de risques moins importantes que des niveaux plus bas, du fait de la capacité de jugement, d’anticipation, de gestion. Cela implique une différence dans l’économie psychique. En fonction des traits de personnalité, certaines seront plus proches de « mesure ou de style défensifs ». Certains seront dans de véritables compulsion de répétition, quand d’autres tendront vers un processus de « dégagement », sans forcément l’atteindre, mais en mettant en jeu des choix conscients pour limiter, gérer, circonscrire les conséquences des conduites à risque. Pour d’autres encore, la conduite à risque, prendra la forme d’une « auto-thérapie » à l’image des addictions dans la consommation de produits psychoactifs ou de « déclencheurs d’expérience » venant soulager un mal-être et/ou une tension. Pour certaines personnes ce peut être une lutte anti-dépressive.

 

Les conduites à risque sont polymorphes, fonctionnelles et invoquent une multiplicité de sens, et donc d'interprétations. Elles impliquent nécessairement une pluralité d'approches et ne perdons pas de vue qu'elles demeurent toujours adressée : à soi, à l'autre, à la société.

Pour ne pas conclure : la conduite à risque comme « insolence » sociale ?

Si les trois métaphores que nous avons proposées – le jeu, la lutte pour une place, le mécanisme de défense ne saurait rendre compte complètement des conduites à risque. Si nous pensons qu’elles offrent des éclairages importants, elles ne peuvent rendre compte de ce que ces conduites ont de rebelles. Rébellion face à une société du risque, face un monde marqué, par la « crise sans fin ». La crise, observe Myriam Revault d’Allonnes, « est désormais le milieu de notre existence : nous sommes immergés dans la crise, nous vivons et pensons sous le surplomb de la crise. A tel point que nous pouvons nous demander si une crise permanente peut encore être qualifiée de crise. La crise comme moment s’est muée en crise interminable, la décision (la sortie de crise) a laissé place à l’indécision voire à l’indécidable, la situation exceptionnelle est devenue la norme de l’existence » [2012 : 112]. On peut se demander si les conduites à risque ne sont pas des miroirs insolents tendus par la jeunesse à une société qui développe des techniques qui « jouent » avec la mort, où la « lutte » a pour principal objet la conquête d’un paraître médiatique qui dissimule l’incapacité à prendre des décisions et qui développe des mécanismes de défense massifs, comme le déni des dangers dans lesquels le monde est placé par les activités humaines. 

 

Les conduites à risque entretiennent un lien étroit avec l’insolence rebelle de la jeunesse. Maurice Blanchot dans un article à propos du roman « Solstice de juin » de Montherlant, intitulé « De l’insolence considérée comme l’un des Beaux-arts », décrit avec minutie ce comportement « juvénile » : « L’insolence n’est pas un art sans valeur. C’est un moyen d’être égal à soi et supérieur aux autres dans toutes les circonstances où les autres semblent l’emporter sur vous. [...] Il y a dans l’insolence une promptitude d’action, une spontanéité orgueilleuse qui met en défaut les vieux mécanismes et triomphe, par la rapidité, d’un ennemi puissant mais lourd. L’insolence suppose une étincelle de vive conscience et elle découvre le défaut secret qui ne manque jamais au plus fort. Elle refuse de se défendre et elle attaque quand tout est perdu. Elle se sacrifie, mais elle se venge. Elle périt en accablant. Elle succombe dans un étincelant scandale. La loi qui la dénonce est sans pouvoir contre cet éclair qui brille une dernière fois. » Il ajoute : « Elle est l’expression d’un Moi rebelle, scandaleux, impérissable, qui s’impose en se montrant… Il est même plus Moi que nature. Il joue avec une spontanéité parfaite son rôle de Moi. (« On prend une attitude, dit Montherlant, mais on prend l’attitude de ce que l’on est réellement. ») On est soi par une exigence profonde, mais aussi pour les autres, à la fois contre ceux qui voudraient nous contraindre et en considération de quelques-uns dont on partage l’attitude. » Si l’insolence heurte la morale, notamment par le mépris qu’elle affiche, elle ne le fait pas sans s’astreindre, comme les « arts », à l’exigence d’un « ton juste » qui est, ici, « exaltation spectaculaire de l’instant et effort violent pour dominer celui qui domine » [1975 : 349].

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