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Discours des "hépatants"

DISCOURS DES "HÉPATANTS"
ENQUÊTE SUR LES FORUMS DE DISCUSSION
CONSACRÉS AU VHC SUR INTERNET
Par Marta MAIA, anthropologue

Correspondances, Automne 2007
 
Les hépatites, mal connues du grand public
Les hépatites virales sont plus ou moins absentes des débats publics. Pourtant, on assiste à une véritable épidémie d'hépatites dans le monde. 6% de la population mondiale a une hépatite. La plus fréquente est la C, suivie de la B. Une plus large place sera ici donnée à l'hépatite C, car elle dépasse largement les autres en nombre d'infections.
Une très grande partie des personnes infectées n'ont pas été dépistées, notamment dans les pays les moins développés. Par ailleurs, les personnes qui se savent atteintes ont tendance à taire la maladie, ses manifestations et leurs traitements, souvent difficiles à supporter, et à souffrir en silence.
Il est urgent de faire prendre conscience de l'importance et de la gravité des hépatites, d'informer les populations sur ces maladies et d'améliorer la prise en charge des malades. Il existe un vaccin uniquement contre les hépatites A et B. Aujourd'hui, l'hépatite C est très répandue. Quant aux hépatites D, E et G, elles sont rares.
 

L'existence de cette dernière n'est en outre pas reconnue par tous les scientifiques.

" Une hépatite est une inflammation qui perturbe le fonctionnement du foie. Si elle est provoquée par un virus, on parle d'hépatite virale. Il existe plusieurs virus, entraînant différentes formes d'hépatites : en France, les plus répandus sont les virus C, B et A. Certains médicaments, des substances toxiques ou une consommation excessive d'alcool peuvent aussi provoquer une hépatite " (1). On parle alors respectivement d'hépatite médicamenteuse et d'hépatite alcoolique.
On distingue deux phases de la maladie : l'hépatite aiguë, lorsque l'inflammation est récente, et l'hépatite chronique, si l'inflammation dure depuis plus de six mois.
En France, les traitements des hépatites B et C et de leurs symptômes sont pris en charge à 100% pour les personnes ayant une couverture maladie.

Contraintes d'un traitement de longue durée

Pour suivre l'évolution des hépatites B et C, la détermination du génotype du virus, la mesure de la charge virale et un suivi biologique par une prise de sang est nécessaire. L'échographie du foie et la biopsie, moins fréquents que les examens biologiques, font également partie du suivi médical.


Les hépatants doivent donc réaliser des examens régulièrement, plus ou moins nombreux selon l'état du foie et selon que le patient suit un traitement ou pas. Avant, pendant et après un traitement, le nombre d'examens à réaliser est plus important. Souvent, une biopsie, ou ponction biopsie hépatique, est pratiquée avant le traitement, pour évaluer le degré de fibrose du foie.

 

Pour l'hépatite C, il existe un traitement qui peut éliminé le virus, mais il n'est pas toujours efficace.

En 1989, l'interféron commence à être utilisé dans le traitement de l'hépatite C et on obtient 6% à 12% de guérison. En 1999, la ribavirine est introduite dans le traitement de l'hépatite C et le taux de guérison passe à 41%. En 2001, une nouvelle forme d'interféron est disponible, l'interféron pégylé, qui, toujours en bithérapie avec la ribavirine, obtient entre 50% et 80% de guérison, selon le génotype viral, pour les personnes mono-infectées par le VHC (2), c'est-à-dire porteuses uniquement du virus de l'hépatite C. Même s'il n'élimine pas le virus, le traitement permet de stabiliser ou même, parfois, de réduire la fibrose.

Des forums de discussions

L'accès à Internet se démocratise et les forums de discussion et autres mailing listes consacrés aux hépatites se multiplient. Ils sont un immense champ que j'ai arpenté pour scruter ce que les personnes concernées par les hépatites expriment au sujet du vécu de leur maladie. Ce mode de communication permet de rester anonyme, ce qui amène les gens à s'exprimer très librement sur leur propre vécu, leurs impressions, leurs angoisses, leurs problèmes…

Ces forums de discussion semblent parfois remplacer et souvent compléter le soutien, plus ou moins important, de l'entourage. Ils permettent, en tout cas, de s'exprimer dans un espace de liberté, celui de l'anonymat.

 
J'ai rencontré quelques-uns des membres de forums de discussion sur Internet, préalablement visités, afin de réaliser des entretiens et d'accéder au plus grand nombre possible de clés permettant de pénétrer les significations des discours des " hépatants ". C'est à un membre de l'association SOS Hépatites que l'on doit l'invention de ce terme, qui joue sur les mots, pour désigner les personnes engagées dans les associations de malades atteints d'une hépatite. Le terme s'est ensuite élargi aux personnes vivant avec une hépatite virale en général.
J'ai interrogé en face-à-face cinq femmes et cinq hommes. Les données recueillies ont dévoilé des réalités partagées par un grand nombre de personnes, au-delà de la diversité des biographies.
Recherche de soutiens et reli sur soi
L'annonce de la maladie est souvent un évènement boulversant, parce que, tout d'un coup, on devient malade, en se sachant porteur d'une maladie, de l'hépatite C. C'est un choc. Mais cet évènement peut être simultanément un soulagement, lorsque les symptômes étaient déjà là mais la personne ne pouvait pas les expliquer.
"Il y a eu beaucoup de moments où j'étais dans des états de grande angoisse, parce que j'étais particulièrement fatiguée et que, forcément, je n'étais pas malade, j'avais pas de grippe, j'avais rien, et j'étais obligée de me stopper dans un élan, dans un truc, j'en pouvais plus et, vraiment, j'angoissais. Je me disais "ça y est, j'ai un truc, c'est pas possible, c'est pas normal d'être dans cet état-là". Surtout, des fois, ça perdurait deux, trois jours…" témoignait l'une des femmes interrogée.
C'est aussi un changement dans la vie quotidienne, qui est dorénavant rythmée par les consultations et les examens médicaux. Et, enfin, c'est un changement dans les relations avec les proches, à qui le malade demande du soutien alors qu'il est, lui, moins disponibles pour ces proches.
 
Vient ensuite le traitement et son cortège d'effets secondaires, qui obligent parfois à un arrêt maladie. C'est souvent à ce moment là que les malades cherchent des informations et du soutien sur les sites et forums Internet.

Cette découverte est le plus souvent bénéfique parce que le malade ne se sens plus seul et incompris, il a l'occasion d'échanger avec des personnes qui ont le même vécu que lui et il y trouve du réconfort.
Il arrive aussi que, durant la période du traitement, le malade fréquente plus assidument les forums et intensifie les liens avec les autres membres des forums de discussion. D'abord, parce que s'il est en arrêt maladie ou en mi-temps thérapeutique, il passe plus de temps seul chez lui. Ensuite parce qu'un des effet secondaire du traitement est justement un repli sur soi, ce que certains malades appellent "le côté autiste": le malade n'a pas envie de sortir, de voir du monde, outre qu'il est souvent extrêmement fatigué.
"Des fois je passais presque toute la journée sur les forums, à lire et à poster des messages. C'était la seule chose que j'arrivais à faire"...

Les "hépatants" : sentiments d'appartenance à un groupe
La maladie fait désormais partie de l'identité du sujet, le patient, elle devient un élément de construction identitaire, doublé parfois d'un sentiment d'appartenance à un "groupe".
Sur les forums de discussion, on remarque l'usage d'un langage un peu particulier, comme des abréviations ou des expressions, qui peuvent être interprétés comme un signe d'une appartenance groupale. Losque l'on visite pour la première fois un forum, on est un peu perdu et ce n'est qu'avec une fréquentation habituelle qu'on se familiarise avec certains mots et certaines expressions. On remarque aussi des sentiments d'amitié entre certains membres. On y lit beaucoup d'encouragements aux personnes en traitement. On peut sans aucun doute parler d'entraide entre les membres de ces forums de discussion.
Les personnes que j'ai rencontrées parlent d'un sentiment de réconfort, du sentiment de se sentir compris, qui parfois fait défaut chez les personnes de l'entourage, du sentiment de se sentir soutenu, ainsi que d'un sentiment d'appartenance à un groupe de personnes qui partagent une expérience commune et avec qui il y a un désir de communiquer.
 

"Je me suis rendue compte qu'il y avait un grand nombre de personnes dans le même cas (...) Par exemple, c'était la première chose que je faisais le matin au réveil. Je branchais mon PC et lisais les nouveaux messages sur le site, qui était ouvert en permanence. Donc, je passais mon temps entre mon ordinateur, mon lit et mon canapé... Pendant le traitement, il y a des moments où je devenais folle... Et là, toutes les personnes avec lesquelles tu as déjà parlé, elles sont là pour te dire : "tu dois tenir bon!..."... Tu t'intéresses aux autres, ça te permet de t'intéresser à nouveau aux autres... Ça permet de ne pas se sentir complètement hors du monde. Parce que c'est ça le problème, c'est que tu te sens complètement hors du monde. Et ça, ça maintient une relation..."


Les forums foncionnent donc comme un lieu d'information, de réconfort et d'entraide entre des personnes qui partagent un vécu similaire, celui de la maladie chronique, celui d'un traitement lourd d'effets secondaires et celui, parfois, de la guérison.

Paradoxe de la guérison : gérer le retour à la vie "normale"
Que se passe-t-il avec les personnes guéries? Et bien, étonnamment, la guérison n'est pas toujours facile à vivre, parce qu'elle représente encore un grand changement dans la vie quotidienne et peut-être aussi un besoin de "recomposer" son identité de malade qui n'en est plus un...
Comme disait une femme que j'ai rencontrée un an après la fin de son traitement, "et bah, ça, justement, ça, c'est un truc qui est un peu bizarre, figure-toi, parce que pendant tout mon traitement, je me suis sentie un petit peu comme de… Si tu veux, j'étais pas bien, j'étais malade, mais, en même temps, j'étais très soutenue, tu vois, psychologiquement, j'avais un psychiatre qui me suivait, j'avais des entretiens avec une psychologue, il y avait mon gastro qui me suivait beaucoup, même ma généraliste, elle était vachement à l'écoute et tout ça, et à la fin du traitement, tout d'un coup…Bon, en plus, il y avait le site qui m'a vraiment…beaucoup aidée aussi, et tout d'un coup, c'est comme si t'as…Tout s'arrête d'un seul coup! Le traitement s'arrête, donc, comme si t'es sensée ne plus avoir besoin d'aide et que tout est…T'es complètement dépossédée de ta vie, quoi, si tu veux…C'est un petit peu comme quand on arrête la dope, je veux dire… Quand on est alcoolique, tu vois, un truc comme ça. Parce qu'en fait, tout esprit, il est rempli de ce qui t'arrive, soit de l'alcool ou de la dope ou, donc, de l'hépatite. Je ne pensais qu'à ça, j'étais là pour me soigner et je ne pensais qu'à ça. Et donc, tout d'un coup, t'es sensée te sentir bien parce que c'est fini, mais t'as plus de quoi remplir ta vie… Ça m'a choquée, ce truc là, c'était très bizarre..."
 
Après le traitement, il y a parfois un sentiment de vide et un besoin de recomposer son identité. Le patient vit alors un long moment d'anxiété, parce qu'il faut se remettre des effets secondaires du traitement, se remettre à travailler et attendre, attendre environ un an pour savoir si la charge virale est toujours négative, donc si le patient est guéri. Il faut alors faire le deuil de la maladie et changer de rythme de vie, s'habituer à l'absence de consultations médicales et d'examens. Il y a des patients guéris qui s'engagent à ce moment là dans une association, ou continuent simplement de participer aux forums de discussion, et continuent ainsi d'être liés avec "le monde des hépatites". Et il y a d'autres patients qui préfèrent couper radicalement avec la maladie. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils disent que l'hépatite n'a été qu'une parenthèse dans leur vie, et que tout redevient comme avant, parce qu'il arrive souvent qu'un changement se produise, par exemple, un changement d'hygiène de vie ou un changement dans la perception de soi et de la vie.
Même si le vécu de la maladie, du traitement et de la guérison est différent selon les personnes, il y a, avec la guérison, "un avant et un après hépatite", comme disait un homme que j'ai interrogé et qui, après l'annonce de son hépatite a cessé de boire - et d'être alcoolique. Cet homme a divorcé durant le traitement, a commencé une psychothérapie à l'arrêt du traitement et un an après le traitement, une fois guéri, est devenu végétarien, amant de la nature et amoureux de la vie. La maladie a entraîné chez lui une métamorphose.
"Bénéfices secondaires" de la maladie

La guérison représente donc encore une rupture biographique, après celle de l'annonce de la maladie et celle du début du traitement. L'après-traitement est un moment ambigu qui peut être déstabilisant, sans parler des personnes qui abandonnent le traitement avant de l'avoir mener à terme parce qu'elles ne le supportent pas.


La guérison est un moment difficile qui peut aussi entraîner une culpabilité. La culpabilité d'être guérie, comme le montre ce témoignage: "Je me suis mise à culpabiliser sur le fait de ressentir tout ça, comme si je n'étais pas contente d'avoir guérie, d'avoir survécue, et que je baignais dans les bénéfices secondaires... Bref seule, désemparée, comme mise à la porte, avec toutes ces souffrances et interrogations sur mon futur, à assumer, cette fois toute seule..." La guérison peut aussi engendrer un sentiment de perte des "bénéfices secondaires".

 
Un bénéfice secondaire, c'est ce qui apparaît comme bénéfique autour de l'évènement (la maladie), mais qui n'y est pas directement lié. Par exemple, la personne reste dans un état maladif car les autres font plus attention à elle, sont plus prévenantes, donc elle bénéficie de l'attention accrue de son entourage, ce qui lui donne un confort social et affectif qui ne lui donne pas envie de sortir de cet état là.
L'incompréhension de l'entourage tient surtout à son incapacité à prendre totalement conscience de la souffrance du malade au quotidien et sur le long terme, sa lassitude, la difficulté à soutenir un malade sur une longue durée et son sentiment d'incapacité à résoudre tous les problèmes que pose la maladie. Les malades ont alors le sentiment que seuls d'autres malades sont à même de les comprendre. C'est ce qui les amène à rechercher des associations de malades et des forums de discussion sur Internet autour de la maladie qui les affecte.
Le malade chronique : un auto-soignant

L'appartenance à un groupe de malade ou à une association est une originalité de l'autosoignant que devient le malade chronique. Le malade souhaite rompre l'isolement et cherche une similitude d'expériences, inaccessible aux autres, qui engendre sympathie et compréhension entre malades qui vivent la même expérience. En France, ces groupes tendent à se répandre (3).


Lorsque le soutien social fait défaut, les associations apportent une aide considérable, fournissant des services sociaux et juridiques, de l'information sur la maladie et les traitements, un soutien émotionnel à travers, par exemple, des " groupes de parole " (4) ou encore un lieu de sociabilité, d'occasions de rencontres, de détente etc.

 
Ces associations font preuve de l'importance du soutien émotionnel, psychologique, relationnel, social, voire matériel, dans la gestion de la maladie.
Il existe de nombreuses associations autour des diverses maladies. Le cas du VIH-sida est particulièrement marqué par la mobilisation associative. En France, des réseaux associatifs se sont créés autour du problème de santé publique que représentent les hépatites, comme les Pôles de Références et Réseaux Hépatites (5).Des groupes de parole se forment autour de l'hépatite C. Pour certains patients, le dialogue avec des personnes qui partagent l'expérience d'une même maladie peut être très bénéfique, en luttant contre l'isolement et l'auto-stigmatisation et en " pacifiant " le rapport à la maladie.
Notes
(1) Qu'est-ce que l'hépatite C ? Notions pour mieux comprendre, Collection être hépatant, nº 1, SOS Hépatites, juillet 2002, p. 2.
(2) Le taux de succès du traitement est plus bas pour les personnes co-infectées par le VIH. De plus, la fréquence de la cirrhose est trois fois plus importantes chez les personnes co-infectées que pour celles infectées uniquement par le VHC, et un tiers des patients co-infectés vont décéder de leur maladie hépatique (Bourlière, M., " Étude de la progression de la fibrose hépatique chez les patients coinfectés par le VIH et le VHC ", Transcriptase, nº 84, juin 2000, pp. 18-19).

 
(3) Herzlich C. et Pierret J., Malade d'hier, malades d'aujourd'hui. De la mort collective au devoir de guérison, Paris, Payot, 1984.
(4) Adam P. et Herzlich C., Sociologie de la maladie et de la médecine, Nathan, 2002, Collection 128 (1ère édition : 1994).
(5) Plusieurs associations de personnes ayant une hépatite C existent. Elles ont pour objectifs l'information et le soutien des personnes atteintes et de leurs proches. Fédération Nationale des Pôles de Référence et Réseaux Hépatites, Voir en ligne http://www.hepatites-info.com/