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Freud rencontre la cocaïne, le tabac et la morphine - une aventure humaine

FREUD RENCONTRE LA COCAÏNE, LE TABAC ET LA MORPHINE -
UNE AVENTURE HUMAINE

par le Dr Gérard DANOU,
médecin à l’hôpital de Gonesse et Docteur ès Lettres


Correspondances, Hors-série 1, p. 4
 
En creusant toutes les choses humaines, vous y trouverez l'effroyable
antagonisme de deux forces qui produit la vie.
Honoré de Balzac
 
Ami de la psychanalyse
Quand Emmanuel Meunier et Gilles Nester au nom du réseau Synergie, m'ont proposé de travailler sur le thème " Freud et les drogues " à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance de Freud, j'ai accepté avec plaisir, tout en rappelant que ma place n'était pas celle d'un psychanalyste, d'un psychiatre ou d'un expert supposé de la chose freudienne. Mais je n'interviens pas ici non plus de mon unique place de médecin du centre anti-douleur de l'hôpital de Gonesse, habilité et habitué à prescrire diverses drogues antalgiques selon l'usage social du discours médical.
 
Je suis aussi là ce soir simplement, pour paraphraser Jacques Derrida, en " ami de la psychanalyse ". En effet, au cours de ma formation littéraire, j'ai appris à lire certains textes de Freud qui font maintenant partie de ma bibliothèque intérieure, de "mes propriétés " comme disait Henri Michaux.

C'est à ce titre, que je me sens en amitié avec le mouvement de pensée impulsé par Freud. D'autant que cette amité ne requiert ni l'exclusivité ni l'acquiescement inconditionnel.

Atmosphère viennoise
Le remarquable itinéraire de Freud est inséparable du contexte médical, social et politique de ce que l'on a coutume d'appeler la " Vienne fin de siècle " au cœur de l'Empire Austro-Hongrois. Or cet Empire commence, bien avant la Grande-Guerre, à vaciller tant sur ses bases territoriales qu'à son sommet. Les frontières se réduisent, la famille impériale elle-même est atteinte dans son image symbolique, imaginaire et bien réelle.

Cette crise autoritaire et identitaire (politico-sociale et sexuelle surtout masculine) conférait au panorama social une atmosphère mélancolique, fascinée par la mort et nihiliste, rappelait H. Broch dans un grand texte sur Hofmannsthal et son temps : à quoi bon, tout se vaut, tout est interchangeable !

 
La haute société viennoise fin de siècle, était parcourue par deux principaux courants éthiques : l'un bourgeois (aussi bien chrétien que juif) attaché aux valeurs morales traditionnelles dites victoriennes et respectueuses de la Loi, du travail et généralement du progrès scientifique ; le second plutôt aristocratique, auquel les artistes tenteront de ressembler. L'aristocratie donnait une image dilettante et dandy, ouverte aux idées de la modernité tournée vers la sensibilité et la vie des pulsions. Il ne conviendrait pas non plus d'oublier dans ce contexte, l'important courant antisémite qui traversait la société viennoise et son milieu médical, si bien qu'il était difficile aux médecins juifs, même très brillants, de gravir les plus hauts échelons de la hiérarchie.
Des écrits pamphlétaires dits " noirs "
On lira à ce propos la pièce d'Arthur Schnitzler, Pr. Bernhardi, emblématique de cet état d'esprit. L'histoire personnelle et sociale de Freud, le devenir de son ambition longtemps inexprimée, est incompréhensible sans un bref rappel de ce contexte (beaucoup trop succinct ici - on se réfèrera aux ouvrages cités).

Bien entendu, je suis comme beaucoup consterné par le climat actuel de suspicion qui règne sur Freud et la psychanalyse.

 
Les écrits pamphlétaires dits " noirs " qui circulent sont pour la plupart si grossiers qu'ils ne méritent pas l'attention sinon de noter qu'ils s'inscrivent (comme le souligne E. Roudinesco) dans un courant général visant à discréditer rageusement (comme des enfants haineux et en colère) toute la complexité d'une culture avec ses penseurs dont nous sommes redevables à ce jour. Aussi ce texte se veut autant un acte de résistance intellectuelle qu'un hommage modeste à Freud.
Un hommage à Freud médecin
Un hommage à Freud médecin, au sens plein du mot, à la dynamique de sa pensée, à son ouverture vers des disciplines qui regardent ailleurs comme la littérature et les mythologies, et à sa lucidité sans illusions sur le primat de la raison.
 
Freud est sans doute le dernier grand Aufklärer dans la lignée de Gœthe qu'il aimait citer parmi d'autres, et dont le signifiant diffère d'une seule lettre de freude, à savoir la joie.
Les années cocaïne et le pré-analytique : 1884-1895
Les " années cocaïne " de Freud se situent dans sa période nommée pré-analytique (i.e avant la parution en 1895 de la Traumdeutung, en français, L'interprétation des rêves). A cette époque Freud est un jeune médecin neurophysiologiste. Il publie quelques articles médicaux pour obtenir ses diplômes. Issu d'une famille pauvre, il cherche à " se faire un nom " en médecine ; il veut aussi épouser la jeune et douce Martha Bernays, fille du grand rabbin de Hambourg. Il lui faut trouver une voie originale de recherche. C'est alors qu'il s'intéresse à la cocaïne, à la suite de récents articles scientifiques américains sur ce produit.

La cocaïne avait été expérimentée sur des soldats pour ses effets stimulants. Freud va l'essayer sur lui-même. Enchanté des résultats contre la fatigue et ses accès de " déprime ", il la conseillera à Martha et à des amis dont son collègue Von Fleischl qui était devenu morphinomane. Freud espérait guérir l'abus de morphine par la cocaïne qui semblait alors sans effets secondaires remarqués.

 
Son article le plus complet sur la la cocaïne : " Über coca " est un très beau texte non seulement précis mais enthousiaste sur le produit en question (une panacée), ce qui était parfaitement conforme à l'époque dont l'attention suspecte était surtout dirigée contre la morphinomanie de plus en plus courante avec l'invention des seringues. L'article princeps de Freud se révèle aussi remarquable par sa qualité d'écriture (Freud désirait devenir un dichter, plus qu'un écrivain, un poète) par son enthousiasme pour la botanique, pour l'histoire culturelle et pour l'ethnologie. On sait que Freud a eu l'intuition de l'hypoesthésie de la langue par la cocaïne, et qu'il en a fait part à son collègue Koller, chercheur en ophtalmologie. Alors que Freud quitte Vienne pour rendre visite à Martha dans le nord de l'Allemagne, Koller creuse l'intuition de Freud, réalise des expériences sur les animaux, découvre l'anesthésie cornéenne et publie la communication scientifique qui le consacrera au regard du monde médical. Freud accusera Martha avec un certain humour, d'être la cause de son " échec devant le succès ".
Pourquoi Freud n’est-il pas allé au bout de sa découverte ?
Or il est intéressant de s'interroger sur les raisons pour lesquelles Freud n'est pas allé au bout de sa découverte. On peut en retenir au moins trois, chacune mêlant de près la cocaïne et la vie affective de Freud.

a) - La cocaïne allait tuer son ami Von Fleschel à qui Freud recommandait des doses énormes pour le désintoxiquer de la morphine. Or Fleischel devint cocaïnomane. Freud fut attaqué vivement pas le milieu médical viennois pour sa défense de la coca ; c'est à ce propos que Schnitzler prit son parti en écrivant dans la revue médicale de son père le Pr. Schnitzler très célèbre à Vienne.

b) - La cocaïne aurait dû le rendre célèbre et lui permettre d'épouser Martha dans de meilleures conditions sociales et matérielles.

c) Enfin, la cocaïne avait soigné son propre père (Jacob Freud avait été opéré de la cataracte sous anesthésie à la cocaïne et son fils avait même aidé le chirurgien). Or il n'est jamais anodin pour un médecin (et peu recommandé à mon sens) de soigner et encore moins d'opérer une personne chère.

 

Les liens complexes père-fils sont ici fortement sollicités. Or la question fondamentale qui se pose à Freud comme depuis l'aube des religions monothéistes est celle de la double contrainte suivante : faire comme le père et se rebeller contre lui. Freud illustre ceci dans un beau texte de 1936 adressé à Romain Rolland, Un trouble de mémoire sur l'Acropole.

De quoi s'agit-il ? Freud s'était gravé depuis l'enfance une certaine image de la Grèce, de ses mythes, et bien sûr de l'Acropole temple dédié aux dieux. Bien que redoutant les voyages, il se rend à Athènes. C'est alors qu'il est saisi par un sentiment d'irréalité, une sorte d'inquiétante familiarité (unheimlich). Il doute de la réalité du spectacle, il n'en croit pas ses yeux. Freud interprète ce malaise comme la manifestation d'un sentiment de culpabilité envers son père. En effet jamais celui-ci n'aurait pu songer à réaliser un tel voyage et encore moins maintenant, atteint par la vieillesse.

Le fils peut-il s'autoriser à faire mieux que son père, sans un sentiment de culpabilité et de piété filiale, se demande Freud ?

La psychanalyse : une science de l'implication
du corps de l'analyste traversé par l'épreuve du langage
Toutefois si la très forte implication affective de Freud allait être cause de son échec de chercheur couronné en neurologie, cette même implication va constituer paradoxalement la condition nécessaire de la psychanalyse à venir qui dérive de son auto-analyse.

La psychanalyse est nécessairement et contrairement à la médecine, une science de l'implication du corps de l'analyste traversé par l'épreuve du langage. La cocaïne servira donc à Freud (jusqu'en 1895, peut-être plus tard) comme stimulant physique (résistance à la fatigue ) stimulant intellectuel, et onirique (elle ouvre non à la simulation, mais à l'hallucination).

Il faut aussi rappeler que Conan Doyle, romancier et médecin, invente à la même époque le personnage de S. Holmes qui résout par l'analyse de petits détails, les énigmes policières qui lui sont proposées, sous emprise parfois de la cocaïne et du tabac.

Et dans la Traumdeutung, Freud rapporte au moins deux rêves importants produits sous l'effet de la cocaïne : celui de " L'injection faite à Irma ", et celui de la Botanique.

 
Mais avant tout, comme Freud le répète plusieurs fois, la cocaïne lui " déliera la langue " empêtrée entre deux forces contraires : la timidité (face à la personne de Charcot et son entourage médico-mondain si bien décrit par Léon Daudet), et le désir encore confus de créer quelque chose de nouveau en contournant le discours médical neurologique de son temps.
Deux faits particulièrement intéressants à cet égard témoignent de la volonté de Freud d'impliquer la personne du médecin dans sa pratique de la médecine. Voyons le premier. Freud assiste à Paris à l'enseignement de Charcot, dont il traduit certaines Leçons sur l'hystérie masculine. Mais la manière dont il les traduit et se met en scène dans la situation, entre Charcot et son public allemand (il interprète donc s'implique subjectivement) montre bien que dès lors, là où le neurologue voit une collection de cas, " la genèse de la psychanalyse reproduit ce moment où aucune collection clinique ne peut venir enfermer ce qu'elle désigne "(Max Kohn). La médecine de l'ère anatomo-clinique évacue tout discours de la souffrance du patient, ce que Freud (comme son contemporain Arthur Schnitzler médecin et romancier) ne peut supporter.
La cocaïne : un embrayeur du langage

Le second fait me semble aussi important à rappeler à tout médecin clinicien. Freud publie en 1895 un petit article dans une revue de neurologie sur la maladie de Bernhardt (irritation du nerf fémoro-cutané, dite méralgie paresthésique, se traduisant sur la surface d'une zone ovalaire en haut et en dehors de la cuisse, par des sensations de fourmillements et de brûlures). Il avait lu les articles princeps de Bernhardt. Et comme Freud en souffrait parfois, il écrivit son article, non comme un cas objectif et désincarné au sens médical, mais en décrivant et impliquant son propre corps douloureux. Il en souffrait, nous dit-il, par intermittences depuis des années, mais les troubles ont réapparu avec intensité, depuis qu'il a connu les travaux de Bernhardt sur le sujet !

Freud lui-même s'est donc laissé saisir par l'effet de suggestion médicale constitutif de la médecine depuis ses origines. Il faut aussi rappeler dans le même sens que dès les Etudes sur l'hystérie rédigées avec Breuer en 1895, Freud note dans un passage resté célèbre que ses observations se rapprochent bien plus de l'intuition du romancier que de la froide objectivité médicale.

 

Je n'ai pas toujours été psychothérapeute. Comme d'autres neurologues, je fus habitué à m'en référer aux diagnostics locaux et à établir des pronostics en me servant de l'électrothérapie, c'est pourquoi je m'étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des romans et qu'elles ne portent pour ainsi dire pas ce cachet sérieux, propre aux écrits des savants. Je m'en console en me disant que cet état de choses est évidemment attribuable à la nature même du sujet traité et non à mon choix personnel. Le diagnostic par localisation, les réactions électriques, importent peu lorsqu'il s'agit d'étudier l'hystérie, tandis qu'un exposé détaillé des processus psychiques, comme celui que l'on a coutume de trouver chez les romanciers, me permet, en n'employant qu'un petit nombre de formules psychologiques, d'acquérir quelques notions du déroulement d'une hystérie.

Ainsi la cocaïne aura joué chez Freud un rôle d'embrayeur du langage. Alors que les Indiens péruviens mâchent les feuilles de coca pour y trouver euphorie et endurance Freud en " conquistador " en fait l'épreuve pour en révéler la puissance d'agir et les effets de langue. Il n'est pas devenu cocaïnomane, sans doute parce que sa personnalité ne s'y prêtait pas, et qu'il ne ressentait pas le besoin d'augmenter les dosages de ses prises. Alors qu'il sera toute sa vie " accroché " au tabac particulièrement au cigare, dont les effets nocifs les plus graves étaient connus depuis longtemps.

Freud et le tabac : en arrière avec Balzac
En 1838 Balzac écrit un Traité des excitants modernes, réservant au tabac ses critiques les plus vives. Le traité (véritable essai social sur l'habitus) paraît à la suite d'une réédition de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin. Balzac déplore que l'illustre savant " après avoir si bien démontré le rôle que joue dans ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié le chapitre du tabac ". Certes le tabac n'avait pas encore partout " infecté l'état social ", dit-il, ni changé les fumeurs en " cheminée ". Puis l'auteur de " La Comédie humaine " décrit les embarras digestifs et les
 
modifications salivaires que les cigarettes et les cigares ('fumer un cigare , c'est fumer du feu', dit-il) induisent en perturbant l'odeur et le goût des aliments.
Et il ne craint pas d'en rajouter, toujours au courant des dernières informations générales et médicales : " Broussais, écrit Balzac, qui fumait beaucoup était taillé en hercule ; il devait sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine ; il est mort dernièrement à la fleur de l'âge. Et encore ceci : " Un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangrené, et, comme l'ablation a paru justement impossible, il est mort. "
Freud aime fumer
A peine cinquante ans plus tard, Freud découvre les délices ambivalents du tabac. Vers 1880, il a environ 25 ans, et il écrit à Martha :
" N'est -il pas extraordinaire que je t'écrive tout à coup sur un papier à en-tête tout en fumant des cigares insipides à dix pfennigs? "
" Ta petite lettre et ton paquet m'ont apporté une joie indicible... les cigares sont excellents … "
" Nous sommes allés au théâtre au Bedener Arena dans une loge où l'on peut fumer "
" Si je n'étais pas obsédé par la misère qui règne à la maison, je me sentirais tout à fait bien. Mais je me sens si vieux ou si faible ou si mauvais que je ne puis rien me refuser. Je mange tout mon saoul, je fume et ne puis rien faire d'autre que ... le regretter ! "
 
En fait Freud dit très peu de choses sur son addiction au tabac. Elles sont bien connues, que ce soit dans sa correspondance, ou dans son texte autobiographique Ma vie et la psychanalyse, ou indirectement par Ernst Jones son biographe, puis enfin par Max Schur, son médecin des dernières années. L'argument avancé selon lequel la cigarette serait un substitut de l'auto-érotisme est un peu léger. On sait que Freud n'a pas suivi les conseils de prudence des médecins, sauf transitoirement lors de troubles cardiaques gênants. Alors que jamais l'évolution de son cancer de la bouche ne lui fera prendre la décision d'arrêter de fumer ses cigares. Si Freud ne nous éclaire pas sur l'addiction de chacun au tabac, allons encore faire un tour du côté des romanciers et des poètes.
Italo Svevo et le tabac
- En 1923 Italo Svevo pseudonyme de Ettore Schmitz, publie sur les conseils de Joyce qui lui donnait à Trieste des leçons d'anglais, un roman assez extraordinaire, La conscience de Zeno, dans lequel le personnage raconte sa vie à son psychanalyste.

Or le fait majeur et redondant du roman tient en la décision impossible à tenir, d'arrêter de fumer. Zeno de cigarette en cigarette fume toujours la dernière. Dans le journal intime de Schmitz, il écrit par exemple en 1896 alors qu'il avait promis (comme son personnage Zeno) à sa fiancée, d'arrêter le tabac : " Sept minutes avant 4 heures de l'après-midi, encore en train de fumer, encore et toujours pour la dernière fois ".

Ce qui est étrange et paradoxal ici c'est que prendre la décision d'arrêter le tabac est la condition nécessaire pour continuer, puisqu'il a pris cette décision des milliers de fois. Alors on peut se demander comment se guérir d'une habitude, si le fait de décider de s'en débarrasser assure en fait sa persistance ?

 
Pour Zeno, dont la vie oisive se consume de cigarette en cigarette, de cendres en cendres, la culpabilité souffrante accompagne sa résolution éphémère (sinon il ne se ferait pas analyser). Curieusement la vie de Zeno est une sorte de non-temps, non pas de temps qui passe, mais de temps qui revient : celui de prendre sans cesse la décision d'agir sans agir. On pense aussi à Baudelaire face au travail social. Dans Mon cœur mis à nu Baudelaire répète qu'il va travailler, qu'il doit travailler, mais qu'il ne le peut pas. Il culpabilise de se dire qu'il le faut, de décider de le faire (parfois avec une prière enfantine à la clef) et ne n'y point pouvoir. Je ne parle pas du travail de l'artiste considéré au XIXe siècle comme un dégénéré, c'est-à-dire non productif, mais du travail social dans la nouvelle organisation économique industrielle et les villes tentaculaires. Tel Bartleby le copiste de Melville, qui toujours " préfère ne pas ", quand on lui demande quelque chose, sinon de continuer à copier, le dandy lui, continue à fumer. Et Apollinaire, dans un poème : " Je ne veux pas travailler, je veux fumer ".
Svevo et Freud : fumer est sublime
Pour Freud il ne s'agit pas de culpabiliser ; dans l'ensemble il fume, aime fumer et en assume les conséquences. Il fume en travaillant, alors que S. Holmes de Conan Doyle ne fume ou ne prend de la cocaïne que généralement pour tromper le rythme de la vie ordinaire, ce " temps uniforme et vide" caractéristique de la modernité selon W. Benjamin, entre deux énigmes à résoudre pendant lesquelles, nous dit-il dans Le signe des quatre, il n'a pas besoin de drogues pour aiguiser son esprit.
Quant à Zeno, il se dira guéri quand il arrêtera son analyse pour la troquer contre l'écriture … sans arrêter de fumer et se consumer. Mais il y a d'ailleurs un fait étrange à souligner. Svevo finit son roman (on est en pleine guerre de 1914 avec ses tranchées puantes et les gaz de combats) sur une note d'un grand pessimisme, annonçant une apocalypse prochaine par l'alliance des machines et des volontés humaines de destruction. Quelques années avant Freud, on découvre dans ce livre de fiction, le même ton sombre et prémonitoire exprimé en 1929 par Freud à la fin de Malaise dans la civilisation.
 
C'est pourquoi on peut avancer que malgré tout le plaisir que Freud (comme Svevo) tire de son tabac, celui-ci comprend une part assumée d'esthétique négative (Kant parlera dans sa Critique de la faculté de juger, de sublime). Cette négativité du plaisir se traduirait par la conscience brutale, brève en éclair, en choc, du destin à venir, de la mort. Une sorte d'auto-scopie brève du fumeur en Vanité (un squelette le crâne soutenu d'une main). La cigarette serait alors une expérience non du beau mais du sublime, le rappel de la finitude, la marque fulgurante du destin, la zébrure du fouet de Zorro.

Mais, je l'ai dit, ce n'est qu'une part du goût pour le tabac, de son plus mauvais goût. Une part négative renforcée par la culpabilisation de plus en plus forte des pouvoirs publics, inséparable du puritanisme ambiant et du " politiquement correct ".

L'essentiel est simplement l'évidence que pour un fumeur, fumer est un plaisir toujours recommencé. Mais pourquoi?

Fumer et la cristallisation stendhalienne : l'appropriation illusoire du monde
Dans l'essai du philosophe Richard Klein, cité en bibliographie, l'auteur reprend les réflexions de Sartre sur la cigarette, développées dans L'être et le néant.

Or Sartre utilise largement la notion stendhalienne littéraire de cristallisation. Il suffit de regarder autour de soi pour remarquer à l'évidence que fumer est un plaisir dont la dimension jugée positive l'emporte sans difficulté sur la stigmatisation médico-sociale.

Fumer une cigarette c'est avant tout faire une pose, ouvrir une parenthèse dans l'effort social commun, opérer un retrait individuel. Si retrait du monde il y a, qu'est-ce que le fumeur emporte avec lui? Un bout du monde qu'il agence autrement, en désorganisant la temporalité chronologique commune et en fixant sur l'objet cigarette, toute une série plus ou moins vague d'images, de pensées et d'affects.

Si la cigarette comme objet est impersonnelle, dès qu'elle est allumée par ce fumeur-ci, elle lui devient spécifique. C'est en ce sens, me semble-t-il qu'il peut être fructueux de reprendre le concept de cristallisation inventé par Stendhal pour dire la transfiguration par l'imagination, de la femme aimée. Stendhal part d'un exemple végétal :

 
Aux mines de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la taille d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

On est tenté de rapprocher l'image du rameau de celle d'une cigarette, une "tige" prétexte à noyau de cristallisation des pensées du fumeur qui s'approprie un bloc de monde, un " bloc de percepts et d'affects " dirait Deleuze, et le transfigure à sa manière en le faisant sien, en se l'appropriant, ou comme s'il se l'appropriait, puisque en définitive, il s'incorpore de la fumée et non le monde lui-même. Mais voilà que la cigarette se consume à regret en un court instant, et le fumeur se désapproprie le monde qu'il avait fait sien. Il faut alors en fumer une autre et encore une autre. Aussi arrêter de fumer revient symboliquement à décristalliser le monde (on retrouve le rameau effeuillé par l'hiver) ce qui est insupportable. La vie sans cigarettes vaut-elle alors la peine d'être vécue? Pour arrêter , peut-être faudrait-il déplacer l'objet de cristallisation sur autre chose investi avec une plus grande intensité de plaisir? Je ne saurai répondre ni épuiser la diversité des libertés ou au contraire des déterminismes personnels et sociaux qui agissent dans l'acte de fumer.
Freud : la maladie, la morphine et la mort
La cocaïne fut pour Freud une rencontre médicale de jeunesse liée au pré-analytique. Le tabac au contraire, l'accompagnera toute sa vie. Quant à la morphine elle lui permettra, administrée par Max Schur, en 1939 à Londres, le soulagement de la douleur et la délivrance à sa demande explicite et l'accord de sa fille Anna. A ma connaissance le livre de Max Schur est irremplaçable pour comprendre le rapport de Freud à sa maladie et aux médecins qui sont intervenus sur son corps souffrant depuis 1923, date de la première consultation pour une lésion de la cavité buccale favorisée par le tabac.
Les circonstances du diagnostic, la première biopsie et l'intervention chirurgicale sont pour le lecteur soignant d'aujourd'hui un modèle de réflexion par la négative. Diagnostic hésitant, peur d'avouer la vérité à Freud (qui d'ailleurs la connaissait très bien) intervention par un mauvais chirurgien le beau-frère de Schnitzler, dans un environnement médical fruste et sans surveillance post-opératoire.
Tout un ensemble de situations qui tendent à montrer la complexité de ce qui rentre en jeu quand il s'agit de soigner à la fois un confrère, doublé d'une autorité reconnue de tous. C'est pourquoi après de multiples opérations suivies de radiothérapie et de la pose d'une prothèse, Freud résolut, quand son cancer récidiva, et sachant que la mort viendrait, de se choisir son médecin.
 
En 1928 il avait eu l'occasion d'observer un jeune interniste qui avait (ce qui était fort rare pour un somaticien) été analysé, avait soigné Marie Bonaparte à Vienne. Freud convoqua Schur chez lui.

Il faut citer intégralement ce que le médecin rapporte de ce premier entretien :

Je fus admis lors de notre première rencontre dans l'intimité du sanctuaire, le cabinet de Freud. Il n'y eut au cours de cette rencontre aucune condescendance de la part du maître, du sage, à l'égard du jeune médecin de plus de 40 ans son cadet. La pénétration du regard, les yeux merveilleusement expressifs ne pouvaient m'échapper mais Freud me mit immédiatement à l'aise en me disant qu'il avait apprécié ma façon de soigner Marie Bonaparte. Très vite il me montra qu'il voulait établir une relation médecin-malade fondée sur la confiance et le respect mutuels. Avant de me retracer l'histoire de ses maux actuels il tenait à ce que soient bien comprises les conditions de cette relation. Il me parla de manière assez vague de 'quelques expériences malheureuses avec (mes) prédécesseurs' et me dit qu'il attendait de moi que je lui dise la vérité et rien que la vérité. Ma réponse dut l'assurer qu'il était bien dans mes intentions de tenir cette promesse. Il ajouta alors en me jetant un regard pénétrant : " promettez-moi une chose encore : que lorsque viendra le moment, vous ne me laisserez pas souffrir inutilement ". Tout cela fut dit avec la plus grande simplicité sans trace d'émotion mais très fermement. Nous nous serrâmes la main sur ces mots. Freud mit fin à l'entretien en me déclarant qu'il ne souhaitait pas être soigné à titre gracieux et qu'il voulait payer les honoraires normaux. (Schur, p. 484-485)

Schur et Freud
L'homme médecin Max Schur fut donc chargé de rendre service (thérapeutique veut dire service) à l'homme Freud jusqu'à sa mort en 1939. Il organisa les soins, les diverses consultations spécialisées, les interventions, l'ajustement délicat de la prothèse avec l'aide d'un ingénieux dentiste.
Curieusement, en dépit des souffrances (sauf en phase post-opératoire) Freud ne voulut jamais utiliser d'opiacés. Il accepta une solution locale dérivée de sa vieille amie la cocaïne, c'est tout. Il ne cessa pas de fumer ce qui, nous rapporte Schur, l'aidait à supporter la souffrance.
 
Quand son état ne lui permit plus ni d'écrire ni de lire et que (nous étions avant l'ère des antibiotiques) la peau de son visage en regard du maxillaire s'infecta, s'ulcéra exhalant une odeur nauséabonde, au point que son fidèle petit chien ne pouvait l'approcher, alors Freud demanda à Schur de tenir sa promesse. Ce qui fut fait à l'aide de la morphine. Sur un organisme fragilisé, dénutri, épuisé, de petites doses sont suffisantes pour lever la garde des dernières résistances vitales à la mort. Freud sombra dans un coma paisible et mourut le 23 septembre 1939 à trois heures du matin. Schur en vrai médecin de famille lui avait tenu la main.
Conclusion : dernières écritures, dernières lectures
Obligé de quitter Vienne, ville autant aimée que haïe, sauvé in extremis des Nazis, Freud s'exile à Londres. C'est dans cette atmosphère périlleuse qui voit la faillite des idées de tous les grands philosophes germaniques issus des Lumières, que Freud se remet à travailler son dernier ouvrage, L'homme Moïse et la religion monothéiste. Ce " roman historique " comme il l'appelle (expression qui exigerait un long commentaire) pose à Freud la question de savoir comment un homme, Moïse, a-t-il pu fonder une religion ? Et comment cette dernière bouleversera l'esprit des hommes. Freud fait sans doute un parallèle avec ses propres travaux et pense à l'avenir de la psychanalyse après la mort de son fondateur…

 
Toutefois cette insistance à terminer sa vie sur un texte qui interroge la religion (même s'il déplace l'origine de Moïse pour en faire un Egyptien) est malgré tout et paradoxalement d'une grande et lucide humilité (humus, la terre). Freud qui n'espère en aucune eschatologie, n'a jamais renié ses origines.

Dans son autobiographie, il écrit que ses parents étant juifs " il l'est resté ". Il n'oubliera cependant jamais le cadeau de son père, une Bible, celle de Philipson. Ouvrage dans lequel, notons-le au passage, Moïse est nommé l'homme Moïse. Un homme seul face à Dieu.

La peau de chagrin
Dans les dernières semaines de son existence, Freud choisissait particulièrement ses lectures. Selon Max Schur , il aurait lu en tout dernier La peau de chagrin de Balzac. Ceci ne nous étonne pas. Non seulement la puissance de travail d'un Balzac peut se comparer à celle de Freud, et, je crois l'avoir déjà dit, seulement un demi-siècle les sépare. On se souvient de l'argument de La peau de chagrin. Un jeune homme pauvre reçoit une sorte de talisman (un peau d'onagre) qui symbolise le temps d'une vie. A chacun de ses désirs réalisés (argent, amour …), la peau de chagrin se rétrécit jusqu'à sa disparition et la mort. La nécessité vitale de Raphaël de désirer, concourt inexorablement à faire de sa vie une suite de désirs qui en même temps précipitent le mouvement désirant vers la mort. Pour Balzac, la vie est le combat de deux forces, le jeu de deux principes opposés, dit-il. On est ici assez proche des idées de l'époque sur la notion de vie selon Bichat pour lequel celle-ci est " l'ensemble des forces qui résistent à la mort ", et donc la mort, " l'ensemble des forces qui résistent à la vie ".
 
Le motif principal du roman est celui de la " dépense des forces vitales, de la vie qui se consume par le désir, la volonté et la pensée ", dit Starobinski

Balzac est proche des idées scientifiques et médicales de son temps mais s'il semble les suivre, dans la dernière partie il s'en détourne, et, ajoute Starobinski : " Il laisse entendre que la science positive 'attriste l'homme' et que ses notions n'ont guère de pertinence en regard des forces psychiques profondes symbolisées par la peau magique. "

Le monde balzacien repose sur cette conception omniprésente dans le tissu social, de forces contraires, l'une aussi tyrannique que l'autre qui combattent ensemble et produisent la vie. Freud ne dira pas autre chose quand il affirmera l'omniprésence des " deux puissances célestes " toutes deux aussi éternelles : Eros, source de vie de désir et d'union, et Thanatos son vieil et destructeur adversaire.

Indications Bibliographiques
1. Introduction :
- Sur l'histoire de la médicalisation et la pénalisation des drogues, lire : J-J Yvorel : Les poisons de l'esprit, Drogues et drogués au XIXe siècle, Paris, Quai Voltaire Histoire, 1992.
- Sur l'atmosphère socio-politique de la Vienne fin de siècle, voir :
- Carl - E. Schorske, " Politique et parricide dans l'interprétation des rêves ", in Vienne fin de siècle, politique et culture, Seuil, 1983, pour la tr. fr.
- W. M. Johnston, L'esprit viennois, Puf, Paris, 1985
- J. Le Rider, Modernité viennoise et crise de l'identité, Puf, Paris, 1990
- Sur ce thème, lire aussi le rêve du comte de Thun, p. 184 de L'interprétation des rêves, et relire aussi de Freud, " Un trouble de mémoire sur l'Acropole ", 1936, Lettre à Romain Rolland, tr. Marthe Robert, in Résultats, Idées, Problèmes II, Puf, 1985
- Sur l'ambiance médicale, lire Schnitzler, 1912, Pr. Bernhardi, Actes Sud Papiers, 1985, et G. Danou : Le corps souffrant, Champ Vallon, 1994 ; G. Danou : " Voix tierces d'A. Schnitzler entre littérature et médecine ", Colloque Le Tiers, 2005, Université de Franche-Comté, (à paraître).
2. Les années cocaïne :

- Pour l'approche historique et chimique lire l'excellent Que sais-je ? de Denis Richard, Puf, 1994, La coca et la cocaïne, et le Dictionnaire des drogues, dirigé aussi par D. Richard, Larousse-Bordas, 1999.
- Tous les textes de Freud sur sa rencontre avec la cocaïne dont le plus complet, Uber Coca, sont publiés et réunis par Robert Byck, Ed. Complexe, 1976.
- Pour les textes médicaux de Freud, et particulièrement sur la maladie de Bernhardt ou méralgie paresthésique, voir : Max Cohn, Freud le yiddish et le pré-analytique, Paris, Bourgois, 1982
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Sur une interprétation de l'affaire de l'anesthésie oculaire ratée par Freud et découverte par Koller, lire aussi Michel Schneider, " Les propriétés de la cocaïne ", Voleurs de mots, Paris, Gallimard, 1985
- Sur l'affaire Koller, voir aussi, Henri F. Ellenberger,1970, Histoire de la découverte de l'inconscient, Fayard,1994, p. 456 et 459
3. Sur le tabac :
- Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, Gallimard, Pléiade, Tome XII
- Les lettres à Martha sur le tabac sont citées dans P. Grimbert, Pas de fumée sans Freud, Pluriel Hachette, 1999, p. 37.
- Pour une approche philosophique existentielle et littéraire du tabac, lire le très original essai de Richard Klein, De la cigarette, Seghers, Paris, 1995 - Klein développe la notion de beauté négative ou sublime empruntée à Kant.
- Stendhal, De l'amour, ed. GF (pour la notion de cristallisation)
- Italo Svevo, La conscience de Zeno, 1923, Folio, Gallimard, 1973, n° 439.
4. Freud la maladie et la morphine
- Avant tout cf. le livre de Max Schur (1972) : La mort dans la vie de Freud, Gallimard, Tel, 1975 pour la tr. fr.
5. Conclusion : dernières écritures, dernières lectures
- Honoré de Balzac (1831) La peau de Chagrin,Pléiade, tome X, Études philosophiques.
- Sur Balzac, son rapport au temps et sa conception de la vie : Georges Poulet, Les métamorphoses du cercle, Champs -Flammarion et G. Poulet, Balzac, Études sur le temps humain, tome 2. Ed. du Rocher, et J. Starobinski, Action et réaction, Le Seuil, 1999, pp. 217-222.
- S. Freud, 1929, Malaise dans la civilisation, Puf, 1971
- S. Freud, L'homme Moïse et la religion monothéiste, 1939, Gallimard, 1986